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Terug naar huidig nummer

SUR LE TERRAIN /

Manifs sous tension: entre cadre légal et réalité du terrain,un policier témoigne

INTERVIEW & PHOTO Donatienne Coppieters / 14 janvier 2026 / temps de lecture 7 minutes

Les violences policières font régulièrement la une des médias et suscitent de l’indignation parmi nos militants qui en sont parfois témoins ou victimes. Mais quelle est la réalité du métier de policier? Quel est le cadre dans lequel les policiers agissent? Pourquoi y a-t-il parfois des débordements dans les manifestations? Karim Sali, policier et délégué à la CSC Police, a accepté de répondre à nos questions pour nous aider à mieux comprendre le fonctionnement de la police.

Pourquoi avez-vous accepté de témoigner?

J’ai 49 ans, je suis originaire de Comines. J’ai intégré la police à 33 ans après avoir travaillé 11 ans dans le privé comme électricien. La police, c’est une vocation: j’avais déjà tenté très jeune la gendarmerie, sans succès. Depuis 2019, je suis agent de quartier à Mouscron. Depuis le début de ma carrière, j’ai participé à de multiples reprises aux services d’ordres dans le cadre de manifestations. J’ai accepté de témoigner parce que je souhaite profiter de l’opportunité qui m’est offerte pour expliquer la réalité du métier de policier, loin des clichés qu’on voit sur les réseaux sociaux, et démonter certaines idées reçues.

Quelle est la mission de la police aujourd’hui?

Servir et protéger me semble être la base et c’est également le cas pour la grande majorité de mes collègues. Sur le terrain, la plupart des citoyens reconnaissent notre travail. Malheureusement, dès qu’on porte l’uniforme, pour une partie de la population, nous devenons des cibles. Et les insultes, menaces, agressions verbales et/ou physiques deviennent quasi quotidiennes parce que l’image de la police est ternie par les comportements d’une minorité de policiers et par des amalgames médiatiques.

Comment répondez-vous aux critiques sur la violence policière?

La police est le seul corps à pouvoir exercer la violence dite légitime. Mais celle-ci est encadrée par la loi sur la fonction de police qui est comme notre «Bible». Quand un policier a recours à la force strictement nécessaire, il doit se  justifier sur chaque geste posé par un article de la loi sur la fonction de police (LFP) précis. Par exemple, l’article 34 §4 nous autorise à emmener quelqu’un pour identification, l’article 37 encadre l’usage de la contrainte, et l’article 38 celui des armes. Quand je fais usage de la force, tout est détaillé et référencé dans un rapport ou un procès-verbal. Tant que nous sommes «dans les clous», nous sommes  irréprochables. Le gros problème, c’est que beaucoup jugent nos interventions sans connaître ce cadre légal. Lorsque vous allez chez le dentiste, vous intervenez pour lui dire comment arracher votre dent ou réparer une carie? Lorsque vous allez chez le garagiste, vous lui dites comment il doit réparer votre voiture? J’invite tous ceux qui connaissent un policier à lui poser la question. Je suis certain que tous diront que dans le cadre d’une intervention, des personnes sont venues s’interposer pour lui dire comment le policer doit travailler! D’ailleurs, lors d’un tir, il y aura toujours au moins une personne qui dira «Il aurait dû tirer dans les jambes».

Mais l’idée de tirer dans les jambes est un mythe largement alimenté par les séries télévisées. Dans la formation policière en Belgique, la zone visée n’est pas choisie au hasard: on apprend à tirer au niveau du plexus, car c’est la partie la plus large et la plus facile à atteindre lors d’un tir réactif, c’est‑à‑dire en situation de danger immédiat.

L’objectif n’est pas de tuer mais de neutraliser. Tirer dans les membres est trop imprécis et risqué.

Comment définissez-vous la «violence policière»?

Pour moi, une violence policière, c’est un usage illégitime et disproportionné de la force. En Belgique, c’est très rare. La plupart des actions sont encadrées par la loi sur la fonction de police et se justifient dans ce cadre-là. Et même si l’action peut sembler violente pour des non-initiés, c’est toujours une réponse adaptée au comportement de l’individu à interpeller. Lorsque la personne est coopérante, il n’y a aura jamais aucun souci. Si elle résiste, la loi nous permet de recourir à la force strictement nécessaire pour parvenir à nos fins. Et forcément, au plus la personne résiste, au plus nous seront contraint d’exercer une forte pression. Mais nous ne sommes pas aux États-Unis. Il faut arrêter de croire que la Belgique fonctionne de la même manière.

Comment est organisée la police lors des manifestations?

Avant chaque cortège, syndicats, autorités et police négocient le parcours, le service d’ordre et les points sensibles. Pendant la manifestation, les policiers restent discrets, souvent positionnés dans les rues adjacentes, et n’apparaissent vraiment qu’en fin de cortège si le besoin s’en fait ressentir, là où se trouvent les groupes les plus sensibles.

En maintien de l’ordre, nous ne sommes que des pions: équipés de casques blancs, boucliers et matraques, organisés en sections. Chaque section a un chef (casque avec une ligne bleue), lui-même sous l’autorité d’un commandant de peloton (deux lignes). Au-dessus, le commandement - en lien direct avec l’autorité administrative, comme le bourgmestre - décide de la stratégie, du seuil de tolérance et des mouvements. Les ordres descendent ensuite en cascade.

Les actions (refouler, isoler, accompagner, contrôler…) découlent strictement de ces directives, dans le cadre de la gestion négociée de l’espace public (Gnep). Chaque service commence par un briefing, avec un ordre strict: aucune initiative individuelle! Les policiers n’ont pas à juger de la légitimité d’une manifestation: en intervention, leurs opinions personnelles s’effacent.

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«Quand un policier a recours à la force strictement nécessaire, il doit justifier chaque geste posé par un article précis de la loi sur la fonction de police.»

Karim Sali

Comment expliquer les débordements dans les manifs?

Ce que les images prises dans les manifs montrent souvent, ce sont des moments de tensions extrêmes. Mais s’il y a interpellation, c’est qu’il y a eu un acte préalable qui la justifie, et dans ces situations, très peu de personnes se laissent maîtriser sans résister. Notre rôle, c’est d’utiliser la contrainte nécessaire - ni trop, ni trop peu - pour garantir la sécurité de tous.

Ça n’empêche pas que des abus existent. L’adrénaline peut pousser un collègue à dépasser la limite, et ça ne doit pas être minimisé. Mais il faut comprendre le contexte: en manifestation, on gère l’urgence, sa propre sécurité et celle des collègues. On ne peut pas surveiller chaque geste autour de soi.

Chacun interprète ces scènes selon sa position: policier, citoyen, syndicaliste… d’où les divergences de lecture.

Notre objectif, c’est que tout se passe bien. Quand une manifestation se déroule sans incident, nous sommes les premiers satisfaits. Mais si ça dérape, on doit intervenir et appliquer les ordres. C’est notre mission. De la même manière qu’un policier accepte les risques du métier, un manifestant qui sort du cadre légal s’expose au risque d’être interpellé ou neutralisé.

En principe, chaque action de la police est précédée d’un avertissement aux manifestants?

Lorsqu’on entre dans une phase répressive, l’officier lance d’abord les avertissements au mégaphone pour prévenir clairement que la zone doit être évacuée. Une fois ces annonces faites, ceux qui restent savent qu’ils prennent un risque.

C’est la même logique avec l’arroseuse. Avant son utilisation, un message sonore annonce l’emploi de «moyens spéciaux». Pour nous, c’est un signal opérationnel: les sections doivent s’écarter pour laisser avancer le véhicule. Les sirènes indiquent son mouvement, puis s’arrêtent quand l’arrosage est terminé pour permettre de refermer les rangs. Rien n’est improvisé.

Et surtout, personne ne décide seul. L’opérateur de l’arroseuse n’agit jamais de sa propre initiative. Au sommet de la chaîne, c’est le bourgmestre qui détient l’autorité administrative. C’est lui qui valide l’usage du confinement, des gaz lacrymogènes ou d’autres moyens, sur base des conseils du commandement opérationnel. Sur le terrain, nous appliquons simplement les ordres qui descendent en cascade.

Qu’est-ce que la nasse?

La nasse – que nous appelons «confinement» – est une technique autorisée et strictement encadrée, destinée à isoler temporairement un groupe, souvent pour neutraliser des agitateurs ou cerner des personnes qui ne répondent pas aux injonctions. La loi impose qu’elle soit utilisée de manière proportionnée et en limitant au maximum l’impact sur les manifestants pacifiques. Si le commandement l’ordonne, c’est généralement que la situation a déjà dégénéré.

Le problème, c’est qu’au moment où la nasse se met en place, il est impossible de distinguer immédiatement les fauteurs de troubles des manifestants pacifiques ou simples passants. Tout le monde se retrouve donc dans l’espace confiné, le temps d’effectuer les contrôles d’identité et des sacs. Le tri ne peut se faire qu’après coup, et c’est souvent long et complexe, surtout quand des individus violents tentent de forcer la sortie en même temps que d’autres cherchent simplement à partir.

Comment les policiers vivent-ils ces situations?

On reçoit parfois des injures, des crachats, des projectiles et on ne peut pas réagir tant qu’on n’a pas reçu des ordres. Nous sommes jugés par des gens qui n’ont pas vécu la tension du terrain. Et après, on rentre chez nous avec ça sans soutien psychologique. On digère entre nous. Certains craquent. On demande des formations et un vrai accompagnement.

En conclusion, que voulez-vous que les gens retiennent?

Que la police agit dans un cadre légal strict. Que le maintien de l’ordre est une mission encadrée, sans autonomie individuelle. Et que, derrière l’uniforme, il y a des travailleurs soumis à des ordres stricts, confrontés à la violence et à la pression, des hommes et des femmes qui ont choisi ce métier pour protéger, malgré les risques et les critiques. La majorité des manifestations se déroulent sans incident, mais quand ça dérape, chacun – manifestant comme policier – est pris dans une mécanique où la nuance disparaît.

Le meilleur conseil, c’est de s’éloigner dès qu’on voit apparaître des groupes masqués ou des comportements suspects, car ce sont eux qui attirent les tensions. Si ça dégénère, partez. Écoutez les directives. Coopérez. Ne restez pas par curiosité. Quand la tension est à son maximum, il n’y a plus de place pour la discussion.

La position de la CSC Police

À la suite des événements du 14 octobre 2025, l’aile francophone de la CSC Police a élaboré une position claire et équilibrée, construite sur la base des consultations menées auprès de ses délégués.

Plusieurs principes sont affirmés:

dénoncer les violences avérées, qu’elles soient le fait de policiers ou de manifestants, dans le respect de la présomption d’innocence;

soutenir les policiers victimes de violences et améliorer leurs conditions de travail;

refuser toute instrumentalisation politique; et garantir le droit fondamental de manifester.

La CSC Police appelle aussi à renforcer la concertation et le dialogue pour prévenir les tensions et garantir la sécurité de tous.

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