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FACE À FACE /

«L’exclusion des chômeurs est aussi inefficace qu’injuste»

Le projet d’exclusion de notre assurance chômage n’est bon ni pour le marché du travail, ni pour les personnes au chômage, ni pour la société. Liévin Chemin, conseiller au service d’étude de la CSC, analyse la réforme annoncée sous différents angles.

En quoi cette mesure va-t-elle exercer une pression sur le marché de l’emploi et les salaires?

La volonté politique est de faire accepter n’importe quel travail. Les demandeurs d’emploi n’auront d’autre choix que d’accepter un job inconvenable, bien en dessous de leurs compétences, un horaire incompatible avec leur vie privée, éventuellement loin de leur logement. Tous ces «forcés» viendront faire pression dans le bas du marché de l’emploi, dans les fonctions moins qualifiées, qui se font rares partout.

Cette mesure d’exclusion risque aussi d’éloigner les chômeurs de l’emploi…

On a déjà 20 ans d’expérience de «chasse aux chômeurs». On a d’abord exclu les chômeurs évalués négativement, puis les jeunes au sortir des études. Ces réformes ont montré les effets de la sanction sur leurs parcours: primo, un choc psychologique, car suite à l’exclusion, le chômeur se sent inutile, découragé, voire désavoué dans son projet d’insertion. Secundo, avant même cette expérience désocialisante, la perte d’allocations est un choc fonctionnel: l’urgence de continuer à payer son loyer, ses factures et l’alimentation. Résultat: tous arrêtent leur recherche d’emploi, du jour au lendemain. Reste à se tourner vers les CPAS ou d’autres formes de survie, souvent en s’endettant en attendant l’octroi d’une aide incertaine.

L’impact de cette mesure sera très inégal au niveau géographique. Qui sera le plus touché?

Cette réforme pénalise clairement les territoires moins favorisés francophones de Wallonie et de Bruxelles, où il y a moins d’emplois et où les demandeurs d’emploi se retrouveront massivement dans la même impasse (voir la carte). Les villes les plus touchées par cette réforme sont celles qui sont déjà pauvres et désindustrialisées. En Wallonie, c’est surtout le sillon Sambre-et-Meuse qui sera le plus concerné: Liège, Charleroi, Mons, Tournai et leurs banlieues

En Région bruxelloise, 15 des 19 communes seront les premières affectées. Dans le «croissant pauvre», jusque 6,5% de la population active se retrouvera exclue.

En Flandre, la réforme touchera partout, mais de manière nettement moins intense. Seule Anvers devrait gérer l’arrivée possible de 5.500 nouveaux RIS, mais dans cette commune géante dotée d’un port et d’une industrie qui recrutent, c’est plus gérable.

L’analyse sociopolitique est claire: la N-VA tire cette mesure de son agenda nationaliste, soutenue par la droite francophone. Mais leurs alliés, les centristes de la majorité, acceptent qu’on ampute la sécurité sociale de son rôle de soutien essentiel quand le travailleur retrouve difficilement du boulot.

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Qu’en pensent les Travailleurs sans emploi de la CSC (TSE) avec qui vous travaillez?

Au Comité régional bruxellois (CRB), on travaille notamment avec des demandeurs d’emploi plus âgés qui sont très inquiets.

Les programmes d’accompagnement comme Actiris ou le Forem privilégient les chômeurs récents pour les remettre rapidement dans le circuit. Les TSE sentent qu’on ne les considèrera rapidement plus comme des candidats sur le marché de l’emploi. Le choix de l’Arizona est de les reléguer à l’aide sociale. D’autant plus que l’exemption des 55 ans est de l’enfumage: il faudra avoir une carrière complète de 30 ans pour rester indemnisé, ce qui ne représente que 6 à 8% de ces chômeurs âgés. La mesure, dont les détails restent indéfinis, montre le grand amateurisme de ce gouvernement-des-droites: il ne comprend rien des réalités vécues par les travailleurs sans emploi et les travailleurs intermittents.

Quelles sont les positions et propositions de la CSC Bruxelles?

Au CRB, on entend que les CPAS et les assistants sociaux n’en peuvent déjà plus. Ça fait 20 ans qu’ils crient dans le désert. Les finances communales sont à sec, la pauvreté se concentre en ville, les conditions de travail social sont devenues sordides et l’assistance est souvent vaine. Selon Brulocalis, la fédération des communes bruxelloises, il faudrait recruter au moins 360 assistants sociaux pour les CPAS bruxellois, mais c’est comme envoyer des soldats au front.

Un autre problème est la stabilité des financements: les CPAS urbains sont remboursés par le fédéral jusqu’à 70% des allocation RIS versées. C’est insuffisant car les 30% restants pèsent lourd sur les communes, surtout les moins dotées qui disposent de faibles rentrées de l’IPP. À Bruxelles comme en Wallonie, les communes ne peuvent pas compter indéfiniment sur le trésor régional pour les renflouer, alors que cette «mesure d’économie» allège à peine les charges du budget fédéral.

Notre position est claire: d’abord, il faut rejeter cette réforme car elle attaque notre sécurité sociale et la régionalise de facto. C’est inacceptable.

Ensuite, il faut renforcer les CPAS et non pas les réformer. S’ils dysfonctionnent, c’est à cause de l’augmentation de la pauvreté, de sa densité en ville et du manque chronique de financement. Nous défendons le rôle de dernier recours du CPAS dit d’«aide résiduaire».

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Liévin Chemin

«Exclure les chômeurs revient psychologiquement et fonctionnellement à les éloigner plus encore du travail.»

Les personnes au CPAS risquent aussi de ne plus être accompagnées dans leur recherche d’emploi…

On pense que ce n’est pas au CPAS de gérer l’accompagnement des demandeurs d’emploi, sauf pour les personnes qui ont besoin d’une insertion socioprofessionnelle spécifique. Pour tout ce qui touche à l’emploi, ce sont les institutions régionales spécialisées - Actiris, Forem et VDAB - qui doivent continuer à les rapprocher de leur prochain gagne-pain. Il faut absolument éviter que les demandeurs d’emploi exclus perdent le contact avec ces structures de remise à l’emploi. Si la réforme passe, il sera crucial que les CPAS et les relais régionaux spécialisés collaborent intensivement pour maintenir l’accompagnement vers l’emploi.

La mesure d’exclusion va aussi entraîner un non-recours aux droits…

Une étude récente de Vivalis (1) montre qu’à Bruxelles, seuls 17% des chômeurs exclus retrouveront un emploi, surtout à cause du manque d’offre, et 34% feront appel aux CPAS. Mais l’étude montre surtout qu’un grand nombre de personnes vivront tout simplement sans revenu de remplacement. Ce seront surtout les seconds revenus du ménage, comme un conjoint chômeur ou un enfant qui dépend d’un parent. Cela va accroître la dépendance et les tensions inhérentes aux solidarités intrafamiliales. Nombre de personnes n’auront simplement plus droit à rien, car l’aide sociale du RIS n’est pas une assurance chômage: il faut prouver qu’on galère, qu’on n’a plus rien.

Le non-recours aux droits est très inquiétant: selon Vivalis, 44% des chômeurs exclus à Bruxelles risquent de se retrouver sans revenu, sans droits, sans aide. Ça représente donc 18.000 des 40.000 exclus, qui seront les premiers touchés par cette réforme injuste. Et ça rien qu’à Bruxelles! Les libéraux veulent une capitale de l’Europe attractive, mais ce qui va arriver ce sont des quartiers avec des tentes dans la rue.

Anne Léonard, secrétaire nationale de la CSC, estime qu’on va largement dépasser les 100.000 exclus du chômage annoncés par le ministre Clarinval car pour beaucoup, il suffira en réalité d’un an de chômage pour être exclu. Nous ne devons pas non plus sous-estimer le nombre de fin de droits dans le groupe des 55-67 ans: beaucoup de travailleurs et travailleuses, notamment à temps partiels, vont être concernés par ces exclusions. Et n’oublions pas que cette réforme fera loi dans la durée. C’est une machine à précarité de long terme.

(1) Vivalis est l’administration de la Commission communautaire commune (Cocom) chargée de la santé et de l’aide aux personnes en Région bruxelloise. Lire l’étude: https://lc.cx/3oPXfj.

Des portraits pour mieux comprendre

Comment la réforme va-t-elle impacter concrètement les personnes concernées? Cinq portraits fictifs ont été réalisés pour mieux comprendre cette réalité: une maman solo, un technicien intérimaire, un mécanicien sans emploi, un cuisinier mi-temps, une assistante sociale. À lire sur https://brnw.ch/histoires_exclusion_chomage

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