EN DÉBAT /
Les mutuelles sont-elles responsables du nombre important de malades de longue durée?
TEXTE Donatienne Coppieters / ILLUSTRATION Rutger van Parys / 17 JUIN 2026 / TEMPS DE LECTURE 5 MINUTES
Le nombre de malades de longue durée, en augmen-tation exponentielle, est une réalité du travail en Belgique. Fin 2025, l’Inami dénombrait 576.643 personnes en incapacité de travail depuis plus d’un an, soit une moyen-ne de 10,6% de la population active. Coût pour la sécurité sociale: 11 milliards par an. Les prévisions prévoient encore une augmentation d’ici 2030.
Qui en est responsable? Le gouvernement accuse les mutuelles d’être trop laxistes dans le contrôle des malades de longue durée et leur remise au travail. Et le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, souhaite revoir la part variable du financement des mutua-lités en fonction de leurs résultats de remise au travail. Quels sont les véritables enjeux? Les mutuelles sont-elles vraiment responsables du nombre important de malades de longue durée? Deux experts y répondent.
Thibault Deleixhe, représentant de la CSC
au comité de l’assurance et des indemnités de l’Inami (1)
au comité de l’assurance et des indemnités de l’Inami (1)
«Depuis 2013, et même avant, la progression des malades de longue durée suit de près le durcissement de l’accès aux autres branches de la sécurité sociale: limitation des allocations d’insertion, contrôle renforcé des chômeurs, activation, accès plus strict à la pension anticipée, disparition des prépensions. La crise de 2008 a aussi mis une énorme pression sur le marché du travail avec des restructurations, des exigences accrues en matière de productivité, des cadences plus élevées… Les conditions de travail se sont dégradées. Résultat: les travailleuses et travailleurs sont poussés jusqu’à l’épuisement physique ou psychologique et finissent par tomber malades.
Le gouvernement voudrait en faire porter la responsabilité aux mutualités. C’est indélicat, parce que la maladie de longue durée implique toute une chaîne d’acteurs, et les mutuelles n’en sont qu’un maillon.
En réalité, les attaques actuelles cachent surtout un enjeu budgétaire et politique. Certains décideurs enragent à l’idée que des regroupements de travailleurs soient impliqués dans la gestion de la sécurité sociale et qu’ils s’acquittent de leur mission déléguée avec cœur et professionnalisme. On voit alors ressortir des études touchant à des catégories très spécifiques de malades de longue durée pour lesquelles préexistait un soupçon de qualification inadéquate dont on cherche à plaquer certains résultats sur l’entièreté de la population des malades. Méthodologiquement, ça n’est pas sérieux.
Ce qui se joue aujourd’hui, c’est une volonté d’affaiblir progressivement les mutualités et de préparer l’opinion avant le conclave budgétaire de 2026. Pour équilibrer le tarissement des recettes de l’État, le gouvernement entend couper dans les dépenses. Dans ce contexte, certains se penchent sur l’argent que représente la gestion des soins de santé et les assurances complémentaires.
On constate par ailleurs que le gouvernement cherche à assécher financièrement les espaces qui démontrent les bénéfices de la gestion collective. Les mutualités et les syndicats ont une mission déléguée qu’ils remplissent à un coût bien moindre que si l’État en avait la charge. Et puis ces corps intermédiaires ne se contentent pas de traiter des dossiers, ils veillent à l’intérêt de leurs affiliés. Ils luttent contre le non-recours aux droits et veillent à ce que la mise en œuvre de législations de plus en plus complexes ne se retourne pas contre leurs membres.
L’idée qui circule est de confier à l’État la couverture minimale des soins de santé et de renvoyer toute l’assurance complémentaire vers le marché privé. Ne soyons pas naïfs, il y a une convergence d’intérêts entre certains lobbys de l’assurance et des acteurs politiques comme le MR ou la N-VA..
Aucun corps intermédiaire n’est fermé à sa propre évolution en qualité d’organisme de payement. C’est le fait qu’on conteste leur plus-value à la gestion générale qui pose problème.»
(1) Depuis le 1er juin, Thibault Deleixhe a changé de fonction à la CSC et n’exerce plus ces mandats à l’Inami. L’interview a eu lieu avant.
Elise Derroitte, vice-présidente
de la Mutualité chrétienne
de la Mutualité chrétienne
«L’incapacité de travail est un problème qui doit être pris dans sa globalité. Pour le résoudre, il est nécessaire de faire collaborer l’ensemble des acteurs concernés.
Le premier déterminant de l’augmentation des incapacités de travail, ce sont d’abord les évolutions sociétales: la prolongation des carrières, une présence accrue des femmes sur le marché du travail, le développement de la flexibilisation, les systèmes de prépension ou de chômage temporaire moins accessibles, le travail de nuit, des horaires inconfortables…
Les gouvernements portent leur attention sur le taux d’emploi, mais pas sur la qualité du travail qui se dégrade et entraîne de l’incapacité de travail. Par exemple, quand on a retardé l’âge de départ à la pension, il y a eu un flux entrant beaucoup plus important en incapacité de travail par rapport à l’année précédente.
Le deuxième déterminant, c’est le rôle des mutualités dans le diagnostic et l’accompagnement. Certains partis estiment qu’elles sont parfois trop laxistes, en laissant des membres rester longtemps en incapacité, surtout quand les recontrôles de l’Inami contredisent les avis de leurs médecinsconseils. C’est ce qui a lancé tout le débat.
En matière d’accompagnement, nous avons déjà mené plusieurs réformes. Nous avons mis en place des coordinateurs de retour au travail, responsabilisé les entreprises et les personnes en incapacité, avec la difficulté pour nous de les pousser à s’activer.
La troisième dimension, c’est ce qui se passe au moment du retour au travail. On constate deux choses: les personnes qui demandent des aménagements ne les obtiennent pas toujours. Et il existe une discrimination envers celles qui ont été longtemps en incapacité: on leur confie des tâches ou des fonctions moins valorisées qu’avant, et leurs chances de trouver un nouvel emploi diminuent.
Si l’on veut que les gens sortent de l’incapacité, il faut travailler sur tous ces déterminants.
Le rôle des mutualités, c’est de s’assurer que les personnes soient bien diagnostiquées et accompagnées, et que le médecin évalue bien leur capacité par rapport à leur travail.
Les mutualités n’ont aucun intérêt financier à ce qu’il y ait beaucoup de malades de longue durée, mais nous avons une responsabilité en termes de santé publique que les personnes soient bien accompagnées. Les mutualités reçoivent une enveloppe de frais d’administration, composée d’une part fixe et d’une part variable. La part variable est calculée en fonction de la performance des mutualités dans la gestion de l’assurance maladie-invalidité.
L’incapacité de travail est ce qui nous demande le plus de travail parce qu’elle nécessite de l’accompagnement individuel, des visites, l’ouverture de lieux physiques, des équipes médicales spécialisées.
Aucune mutualité ne fait de bénéfice sur ses frais d’administration, au contraire. Et si on arrive encore à maintenir un accompagnement de qualité de l’incapacité de travail avec la même enveloppe, c’est parce que le remboursement des soins de santé s’automatise et se digitalise.
Notre plus-value est notre indépendance. C’est très important que nos médecins-conseils soient respectés dans leur autonomie, dans leur expertise et la qualité de leur travail. Plus on essaye de les contraindre d’orienter leurs décisions, moins ils ont cette autonomie pour réaliser ce travail qualitatif d’accompagnement qui permet la reprise d’un travail durable».