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SANS FRONTIÈRES /

Luc Triangle: «Il n’y a pas de justice sociale sans paix et pas de paix sans justice sociale»

INTERVIEW Donatienne Coppieters / PHOTO Peter Verhaeghen / 17 JUIN 2026 / TEMPS DE LECTURE 7 MINUTES

Dans un contexte mondial instable, de guerres et de recul de la démocratie dans la plupart des pays, les syndicats sont des acteurs clés. Luc Triangle, secrétaire général de la Confédération syndicale internationale (CSI), met en avant leur rôle essentiel.

L’Organisation internationale du travail a été créée en 1919, après la Première Guerre mondiale, sur le principe selon lequel la justice sociale constitue la base d’une paix universelle et durable. L’OIT a-t-elle encore un rôle à jouer pour limiter le risque de guerre?

Pour les syndicats, la paix, c’est bien plus que l’absence de guerre. Les bases de la paix sont la justice sociale, le travail décent, les salaires vitaux, la protection sociale et la réduction des inégalités partout dans le monde. C’était le concept fondateur de l’OIT en 1919: on ne peut pas avoir de paix sans justice sociale et inversement. Aujourd’hui, il est plus actuel que jamais car nous traversons une période de conflits et d’escalades guerrières, mais aussi parce que les inégalités ne font que croître.

Concrètement, de quelle manière l’OIT contribue-t-elle à la paix?

L’OIT est la seule et unique instance qui fixe des normes internationales sur le travail. Elle agit principalement en adoptant des conventions qui doivent être transposées dans les législations nationales. On ne peut absolument pas sous-estimer son rôle. En Belgique et en Europe, les législations sont déjà relativement fortes, ce qui n’est pas le cas dans d’autres régions comme l’Asie ou l’Afrique. L’OIT définit les minimums à respecter universellement afin de préserver la dignité des travailleurs et des travailleuses, que ce soit sur la violence et le harcèlement au travail, la liberté d’association et la négociation collective par exemple. Elle crée un cadre protecteur mondial et un standard auquel tout le monde doit se référer afin d’éviter un nivellement vers le bas.

Le mouvement syndical vient d’ailleurs de remporter une victoire historique: la Cour internationale de Justice a confirmé que le droit de grève est protégé par la Convention n° 87 sur la liberté syndicale. Sans ce droit, les travailleurs sont comme un tigre sans dents face aux employeurs et aux gouvernements.

Par rapport aux droits syndicaux qui sont toujours plus violés dans le monde, l’OIT met chaque année 24 pays sur le «banc des accusés» lors de la Conférence internationale du travail de juin à Genève. En quoi est-ce utile?

Absolument aucun pays n’aime se retrouver sur la fameuse «liste courte» des 24 pays mis sur la sellette à Genève. Les ambassades me courent après pour éviter ça!

Faire l’objet d’un débat public pendant une demi-journée et d’un rapport contenant des recommandations précises exerce une pression réelle. Le pays doit rendre des comptes et rapporter régulièrement ce qu’il fait pour corriger le tir. C’est aussi un instrument utilisé par les syndicats nationaux et l’opposition locale pour faire pression sur leurs gouvernements respectifs. Il existe par ailleurs des possibilités de pression plus intense via les articles 24, 26 et surtout l’article 33 de la constitution de l’OIT, qui est le plus grave. Cet article a été utilisé récemment pour la Biélorussie et le Myanmar. Il appelle les autres pays du monde à prendre des mesures contre le pays visé. C’est un élément fondamental de notre arsenal diplomatique pour faire plier les gouvernements qui ne respectent pas les droits des travailleurs.

 

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«Prendre position pour le respect du droit international n’est pas une option, c’est une mission syndicale essentielle.»

LUC TRIANGLE

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La Confédération syndicale internationale (CSI) publie chaque année l’«Indice des droits syndicaux dans le monde». Que nous apprend-t-il?

C’est le rapport phare de la CSI. 151 pays sont évalués sur la base de 97 indicateurs. Les résultats de 2026 montrent une détérioration continue des droits des travailleurs et des libertés démocratiques dans le monde. L’Europe et les Amériques enregistrent leur pire score moyen depuis la création de l’Indice en 2014. Les attaques contre la liberté d’expression et de réunion se multiplient, les arrestations de travailleurs et de syndicalistes augmentent, tout comme les violences à leur encontre. Nous constatons également une hausse des attaques ciblant les dirigeants syndicaux, un recours croissant à la surveillance numérique contre les travailleurs et les syndicats, ainsi qu’un affaiblissement du dialogue social dans de nombreux pays.

Au-delà de la dénonciation, quel est le pouvoir réel de la CSI et des syndicats au niveau mondial?

Notre force réside dans notre collectivité. La CSI représente plus de 200 millions de travailleurs. Nous sommes le plus grand mouvement social de la planète, et nous continuons encore de grandir! Le succès récent sur le droit de grève devant la Cour internationale de Justice montre que notre action n’est pas symbolique: pour la majorité des pays du monde, c’est un arrêt faisant autorité, utilisable aux niveaux local et national.

Êtes-vous reconnu comme un interlocuteur par les grandes instances internationales?

En tant que représentant de la «voix mondiale du travail», je participe aux activités autour de l’assemblée générale des Nations unies, dans des réunions stratégiques avec les gouvernements et les agences de l’ONU. Nous sommes impliqués à l’OMC, au FMI, à la Banque mondiale, au G20, au G7 et même au Forum économique mondial de Davos. En y participant, nous forçons ces institutions à regarder la réalité en face.

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Nous rappelons au FMI que la croissance du PIB ne suffit pas si les salaires diminuent alors que la productivité augmente. Nous rappelons à l’OMC que le commerce doit intégrer le respect des droits du travail, pas uniquement les tarifs douaniers. Je discute régulièrement avec les dirigeants des principales institutions internationales. Même quand nos avis sont très dissonants, nous sommes respectés, parce qu’ils sont pertinents et parce qu’ils représentent le poids démocratique et représentatif de 200 millions de travailleurs et travailleuses dans la plupart des pays du monde. Les hommes et femmes politiques comprennent l’importance de la légitimité démocratique, et cela force le respect. Tout le monde voit bien que l’explosion des inégalités n’est plus tenable. Mais sans nous, ce message social ne parviendrait jamais à ces niveaux de décision.

Malgré cela, les syndicats sont de plus en plus stigmatisés partout dans le monde. Comment expliquez-vous cela?

On voit ça un peu partout, que ce soit avec Trump aux États-Unis ou Milei en Argentine: la première chose qu’ils font en arrivant, c’est d’attaquer les travailleurs et les syndicats. La raison est simple: il y a une véritable coalition entre les politiciens populistes d’extrême droite et les milliardaires. Ils ont leur propre agenda de dérégulation, ils veulent s’en prendre aux services publics et aux valeurs démocratiques. Ils nous attaquent en premier parce que nous sommes leurs plus grands opposants. Le mouvement syndical est la plus grande force sociale qui défend la démocratie et ses valeurs, alors forcément, on les gêne dans leurs projets. Pour nous écarter, ils nous stigmatisent, ils nous attaquent en justice. On voit ça même en Belgique, où les partis de droite essayent de mettre les syndicats hors-jeu.

Ces leaders populistes exploitent un sentiment de colère qui vient de loin: 40 ans d’agenda ultralibéral qui n’a fait que creuser les inégalités. Dans ce contexte, la CSI dénonce chaque année les «entreprises qui menacent la démocratie». L’idée est de montrer publiquement le lien entre les politiciens d’extrême droite et la stratégie de certaines grandes boîtes pour s’enrichir toujours plus aux dépens des travailleurs.

L’enjeu syndical mondial actuel, c’est la défense de la démocratie?

Tout à fait. C’est pour cela que nous avons lancé notre campagne pour la démocratie. Mais attention, il faut une démocratie qui produit des avancées concrètes pour les travailleurs. Depuis les années 80, l’agenda ultralibéral a accru les inégalités, et beaucoup de travailleurs ont le sentiment que la démocratie ne leur offre plus grand chose. Pour détourner l’attention de leurs projets, les leaders populistes exploitent ce sentiment en désignant des boucs émissaires comme les migrants. Notre campagne vise à ce que la démocratie bénéficie de nouveau aux travailleurs et travailleuses. Il ne s’agit pas seulement de redistribuer les revenus, mais aussi de redistribuer le pouvoir dans l’économie pour que les syndicats aient une véritable voix au chapitre sur les décisions fondamentales.

Pourquoi les syndicats doivent-il prendre position sur des guerres comme Gaza ou l’Ukraine?

Les syndicats sont historiquement liés au mouvement pour la paix. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de justice sociale sans paix et pas de paix sans justice sociale. Les deux sont totalement liés.

Quand une guerre éclate, que ce soit à Gaza, en Ukraine, au Myanmar ou au Soudan, les travailleurs souffrent. L’économie est bousillée, les emplois disparaissent, les communautés sont attaquées, les gens plongent dans la pauvreté... Face à ça, les syndicats ne peuvent pas rester neutres.

Prendre position pour le respect du droit international n’est pas une option, c’est une mission syndicale essentielle qui fait partie de notre ADN. Ce qui se passe à Gaza, en Ukraine, au Myanmar, au Soudan notamment, ce sont des atteintes graves à ce droit. Dire que les syndicats ne devraient pas s’en mêler, c’est ne pas comprendre que notre mission est de bâtir une société meilleure pour tous.

Limiter le rôle d’un syndicat à la seule entreprise est une vision corporatiste très étroite. Les syndicats ont un rôle social à jouer dans la société tout entière. Nous défendons une société démocratique, avec une presse libre, la liberté d’expression et, bien sûr, la paix.

Il y a aussi un aspect très concret pour nos membres: chaque euro dépensé aujourd’hui dans la militarisation est un euro de moins investi dans la santé, les services publics ou l’éducation. C’est dans les besoins réels des gens que les gouvernements doivent investir!

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