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/Olivier De Schutter: «La croissance ne vaincra pas la pauvreté!»

TEXTE Phanny Moray (adapt. D. Co.) / PHOTO David Morelli / 19 novembre 2025 / temps de lecture 6 minutes

Et si la croissance économique n’était pas la solution à la pauvreté, mais une partie du problème? En juin 2024, un rapport présenté à l’ONU a remis en question l’un des dogmes les plus puissants de notre époque. Intitulé «Éradiquer la pauvreté en regardant au-delà de la croissance», son auteur belge Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour la pauvreté, esquisse une autre voie: celle d’une prospérité partagée, fondée sur la justice sociale, la santé des personnes et celle de la planète. La CSC wallonne l’a invité pour sa rentrée sociale. L’occasion de faire le lien avec les indicateurs du bien-vivre de son dernier congrès.

FACE À FACE /

D’où vient cette idée que la croissance économique apporte nécessairement du progrès aux sociétés et améliore la qualité de vie?

Durant tout le 20ème siècle, la croissance a été érigée en objectif universel, aussi bien par la gauche que par la droite. Seules divergeaient les recettes pour y parvenir: stimulation de la demande d’un côté, climat favorable à l’investissement de l’autre. Depuis la crise pétrolière de 1973, cette croyance s’est encore renforcée: croître semblait la seule manière de créer des emplois, financer les services publics et réduire le chômage de masse. Ce contexte d’instabilité économique a constitué un terreau fertile pour l’installation d’un paradigme néo-libéral dont nous sommes les héritiers aujourd’hui. Pourtant, dès les années 1970, des voix se sont élevées pour en dénoncer les limites. Le célèbre rapport, «The Limits to Growth» («Les limites de la croissance» - 1972), démontrait déjà que la croissance infinie est incompatible avec les capacités finies de la planète. L’idée que la croissance puisse, à elle seule, garantir le progrès social et humain apparaît désormais obsolète.

En quoi la croissance dite «verte» n’est pas non plus une solution?

La «croissance verte», en vogue ces dernières années, promet de concilier expansion économique et préservation de l’environnement. Elle repose sur l’idée qu’il serait possible de dissocier l’augmentation du PIB de la hausse des émissions de CO2 grâce aux innovations technologiques et à l’amélioration de l’efficacité énergétique. Mais dans les faits, ce découplage n’est que relatif: la croissance «verte» peut réduire le rythme d’augmentation des émissions, sans pour autant les faire diminuer. Autrement dit, on pollue un peu moins vite, mais on continue de polluer davantage.

Une partie de cette performance apparente s’explique par les fuites de carbone: les pays développés importent des biens produits ailleurs, transférant ainsi leurs émissions vers d’autres territoires. Se dire «neutre en carbone» tout en dépendant massivement de la production extérieure revient à délocaliser la pollution plutôt qu’à la réduire réellement. Aucune économie fondée sur une expansion continue de la production et de la consommation matérielle ne peut être véritablement «verte».

Nous sommes selon vous à un stade de «croissance anti-économique»…

Herman Daly, l’un des pionniers de l’économie écologique au 20ème siècle, qui s’est entre autres intéressé au concept de décroissance, a proposé le concept de «croissance anti-économique»: le moment où les coûts environnementaux et sociaux d’un point de PIB supplémentaire dépassent ses bénéfices. À ce stade, la croissance devient donc destructrice plutôt que bénéfique.

Selon lui, cette logique se manifeste par une série de choix politiques contre-productifs: dérégulation du marché du travail, privatisation des services publics, réduction de la fiscalité des entreprises pour attirer l’investissement. Bref, ce à quoi nous assistons actuellement, notamment en Belgique.
Ces politiques, censées stimuler l’activité, fragilisent en réalité les travailleuses et les travailleurs, creusent les inégalités et rendent les biens essentiels plus coûteux, accentuant ainsi la précarité. La machine économique répond alors à la demande solvable des plus riches plutôt qu’aux besoins essentiels de la population tels que le logement social, la santé ou l’éducation.

En quoi cette logique de croissance permanente engendre-t-elle une forme de mal-être collectif et crée une société du burnout?

Tibor Scitovsky parlait déjà, dans «The Joyless Economy» (1976), d’une économie du confort… sans joie! En d’autres termes, une société où la satisfaction des besoins matériels n’apporte plus de plaisir durable.

Dans les sociétés où les inégalités sont fortes, cette dynamique s’aggrave: la comparaison sociale devient permanente, générant anxiété, isolement et stress.
Anne Case et Angus Deaton ont décrit les «morts de désespoir» frappant les classes populaires américaines, qui désignent les décès liés au suicide, à la drogue ou à l’alcoolisme, traduisant la détresse sociale et psychologique d’une partie de la population confrontée à la perte de sens, à la précarité économique et à l’effritement des perspectives d’avenir. Autrefois soutenus par le mythe de l’«American Dream», ces individus voient aujourd’hui leur statut social décliner, leurs emplois disparaître et leurs communautés se fragiliser. Cette perte de sens fait tristement écho aux constats actuels dans notre pays où les burnouts et autres maladies de longue durée ne font que croître depuis quelques décennies déjà.
La croissance, censée garantir la prospérité, produit ainsi épuisement, frustration et perte de sens.

Pourquoi les États restent-ils prisonniers de ce modèle destructeur fondé sur la croissance économique?

Cette dépendance est entretenue par plusieurs verrous: économiques, politiques, géopolitiques et culturels.

Au niveau macroéconomique, les États massivement endettés perçoivent la croissance comme la seule manière de maintenir la soutenabilité de leur dette publique. Cette croyance pousse les gouvernements à rechercher désespérément des points de PIB supplémentaires, même au prix de politiques sociales ou environnementales régressives.

Au niveau microéconomique, la plupart des entreprises sont contraintes de croître pour verser des dividendes à leurs investisseurs et conserver leur place sur le marché. Cela enferme l’économie dans une logique d’expansion perpétuelle, incompatible avec la soutenabilité écologique.

Au niveau géopolitique, les États entrent en concurrence pour attirer les capitaux, abaissant leurs impôts sur les sociétés et dérégulant leurs marchés du travail.
Par ailleurs, les pays du Sud revendiquent, à très juste titre, leur droit au développement. Cette croissance nécessaire doit toutefois s’émanciper de la dépendance à la demande du Nord et reposer sur des modèles différents: commerce Sud–Sud, renforcement de la demande intérieure et transition juste.

Les derniers verrous, culturels et psychologiques, résident dans nos têtes.
Notre culture a assimilé le progrès et le bonheur à l’accumulation de biens et à la consommation de nouveautés. Cette idéologie du progrès matériel entretient le cycle de la surconsommation et empêche d’imaginer d’autres formes de bien-être: qualité des liens sociaux, équilibre entre vie privée et travail, contact avec la nature.
Déconstruire cet imaginaire suppose un travail collectif, associant psychologues, éducateurs, artistes et médias, pour redéfinir ce que signifie «vivre bien».

Quelles sont vos pistes pour bâtir une société du bien-être pour tous?

Face à ces constats, un travail collectif est en cours: la feuille de route post-croissance, qui sera présentée à l’ONU en 2026. Portée par un réseau de syndicats, d’ONG, d’universitaires et de gouvernements, elle rassemblera plus de 160 propositions concrètes pour bâtir une société où le bien-être ne dépend plus de la croissance du PIB. Parmi les pistes explorées: la réduction et le partage du temps de travail; le renforcement de l’économie sociale et solidaire; la démocratisation de l’entreprise et l’alignement des modes de production sur les objectifs écologiques; une hiérarchie salariale fondée sur l’utilité sociale des métiers.

 

(1) Interview fictive rédigée sur la base d’une conférence d’Olivier De Schutter organisée par la CSC wallonne, le 1er octobre à Bouge.

Olivier de Schutter

Olivier De Schutter est professeur de droit international à l’Université catholique de Louvain (UCL). De 2008 à 2014, il a exercé la fonction de rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. Depuis 2020, il est rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté.

«Bien vivre: la boussole de la CSC wallonne»

Les objectifs de la CSC wallonne sont de construire une société qui vise le bien-vivre, pour toutes et tous. Mais qu’est-ce que «bien-vivre»? Découvrez tout cela dans notre brochure:
https://brnw.ch/bien_vivre_csc_wallonne