FACE À FACE /
Retour au travail d’Abdoulaye Dieme: histoire d’une victoire collective
INTERVIEW & PHOTO Donatienne Coppieters / 18 juin 2025 / temps de lecture 5 minutes
Le mardi 13 mai, après deux ans et demi de luttes et de procédures menées et soutenues par la CSC du Brabant wallon, la CNE et l’équipe syndicale de l’hôpital, Abdoulaye Dieme a retrouvé son travail au sein de l’hôpital Helora de Nivelles. Responsable des Migrants CSC dans le Brabant wallon, Christian Guldentops explique comment s’est organisée cette mobilisation de longue durée au départ du lieu de travail.
Comment la mobilisation pour Abdoulaye a-t-elle commencé?
Elle a commencé par un signal d’alarme de l’équipe syndicale CNE de l’hôpital. En janvier 2023, leur collègue Abdoulaye venait de recevoir une réponse négative à sa demande d’asile. Immédiatement, on a démarré une action collective avec Évelyne, permanente CNE, et l’équipe syndicale.
Quelles actions avez-vous menées au départ?
On a travaillé sur trois axes. D’abord, nous avons lancé une pétition papier pour sensibiliser directement l’ensemble des collègues d’Abdoulaye dans l’hôpital. Ensuite, nous avons recueilli des témoignages écrits de collègues qui travaillaient directement avec lui. Et puis nous avons lancé une pétition digitale. Au total, plus de 5.000 signatures ont été recueillies et plus de 80 témoignages écrits, nominatifs avec copie de l’identité.
De plus, comme Abdoulaye perdait son travail, on a pris contact avec l’employeur pour vérifier s’il le soutenait également. La direction lui a fait une promesse de réembauche dès qu’il aurait à nouveau accès au marché du travail.
Nos actions ont été largement relayées dans les médias nationaux (TV, radio et presse écrite).
Et puis il a fallu organiser la défense juridique…
La première chose était de trouver un soutien juridique. On l’a trouvé au travers d’une avocate spécialisée dans le droit des étrangers, Chloé. Elle nous a soutenue pour explorer les pistes d’actions à mettre en place. Puisque la demande d’asile avait été refusée, au vu de tous les témoignages recueillis, on a décidé de faire une demande de régularisation sur la base du travail. L’avocate a introduit une demande de 9bis. Cette demande a été refusée par l’Office des étrangers et son avocate a introduit un nouveau recours après 10-12 mois qui a également été rejeté. Pour pouvoir continuer le combat, on a été au contentieux.
Abdoulaye s’est rapidement retrouvé sans revenu et donc sans logement et sans ressources…
Quand il travaillait à l’hôpital, Abdoulaye payait son loyer, ses factures, son abonnement de GSM, son affiliation syndicale, ses impôts... Mais du jour au lendemain, il s’est retrouvé sans rien et a rapidement dépensé ses maigres économies. On a fait appel à notre cercle de solidarité et, grâce à lui, nous avons trouvé des hébergeurs. Les collègues d’Abdoulaye ont continué leurs gestes de solidarité en donnant des coups de main à un moment ou un autre.
L’équipe syndicale restait toujours mobilisée?
Pendant toute cette période d’incertitudes et de procédures au niveau de l’Office des étrangers, l’équipe syndicale est restée mobilisée. Après un an, une nouvelle action collective a été réalisée devant l’hôpital où on a pu témoigner de la situation. Rien n’avait bougé au niveau de l’Office des étrangers. Il y avait du désespoir, mais l’ensemble des travailleurs de l’hôpital se sont montrés à nouveau solidaires. Ils sont sortis pour participer à l’action et l’employeur a lui-même à nouveau témoigné de sa promesse de réembaucher Abdoulaye. Ces moments de solidarité sont très importants car c’est ce qui crée le soutien pour un travailleur et lui permet de tenir le coup, de voir qu’il n’est pas seul et de se dire «on va y arriver».
Et puis, il y a eu un choc…
On a continué les procédures et malheureusement, au mois de décembre 2024, Abdoulaye a été pris dans une rafle à la gare du Nord à Bruxelles.
La police vérifiant son dossier - il était devenu sans papiers et avait reçu un ordre de quitter le territoire - Abdoulaye a été directement transféré au centre fermé de Bruges. Et là on rentre dans un autre monde parce qu’un centre fermé est clairement une prison. La personne se retrouve dans des conditions de vie qui sont celles de la détention.
La mobilisation a continué et la solidarité a été très importante pour Abdoulaye qui recevait des visites très régulières au cours desquelles nous lui apportions tout notre soutien.
«Le marché du travail permet l’accès des travailleurs migrants en procédure, ce qui est positif. Mais quand les réponses sont négatives, les patrons perdent des travailleurs qu’ils ont formés et dont ils ont besoin, comme Abdoulaye. C’est absurde!»
Christian Guldentops
Après deux ans et demi de lutte et de procédures, l’issue a finalement été positive.
En parallèle, on continuait l’étude du dossier juridique avec l’aide d’autres associations et on a décidé d’introduire une nouvelle demande de protection internationale
En mars 2025, le CGRA acceptait la demande de protection internationale et Abdoulaye obtenait le statut de réfugié en Belgique. Et, comme promis par son employeur, il a retrouvé son emploi à l’hôpital de Nivelles le 13 mai 2025. Ce jour-là, avec ses collègues, l’équipe syndicale, la permanente, la responsable nationale des Migrants CSC, des militants de la CSC, on a organisé sa joyeuse rentrée à l’hôpital en lui faisant une haie d’honneur. Ce moment était plein d’émotions. Nous avons montré que la solidarité paye, que l’action collective paye, que l’action citoyenne paye. Et qu’il est vraiment possible de faire changer les choses ensemble.
Il y a plein d’autres personnes qui sont dans la situation d’Abdoulaye...
Avec Abdoulaye, on a obtenu une immense victoire, mais ce n’est qu’un élément qui cache malheureusement une triste réalité. Des travailleuses et des travailleurs dans cette situation, qui ont perdu leur emploi suite à une décision négative de l’Office des étrangers, on en rencontre tous les jours et partout, dans l’ensemble des entreprises, des institutions, des écoles... C’est pour ça que des chaînes de solidarité doivent être créées, au départ des lieux de travail, pour leur permettre de retrouver leur emploi, leur vie, une vraie vie.
En défendant des travailleurs qui se retrouvent sans papier et sans emploi, vous portez aussi des revendications politiques?
Ce qu’on demande en premier lieu, ce sont des critères clairs et objectifs pour les demandes d’asile et de régularisation Aujourd’hui, deux cas similaires peuvent avoir des réponses différentes. Tant que c’est comme ça, on entretient l’espoir pour finir dans le désespoir.
On demande aussi la régularisation des personnes sur base du travail. C’est absurde que des gens bossent pendant toute leur procédure d’asile et perdent leurs droits du jour au lendemain alors que les employeurs ont besoin d’eux.
Les demandeurs d’asile ont le droit de travailler quatre mois après le début de leur demande, mais les procédures sont longues, floues, et à la fin, l’Office des étrangers donne souvent un refus sans vraie justification. Résultat: des patrons perdent des travailleurs qu’ils ont formés depuis des années, comme Abdoulaye.
Regardez la vidéo du retour d’Abdoulaye au travail: https://brnw.ch/reportage_Abdoulaye