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PAROLES DE MILITANT /

Somaya Takkal: «Je ne me considère plus comme une factrice mais comme une livreuse de colis»

TEXTE Donatienne Coppieters / PHOTO Michael De Lausnay / 13 MAI 2026 / temps de lecture 2 minutes

Factrice chez Bpost depuis 2019 et déléguée syndicale depuis deux ans

Depuis fin mars, une partie du personnel de Bpost était en grève partout dans le pays, mais surtout à Bruxelles et en Wallonie. Avec ses collègues du centre de distribution de Bruxelles-Nord, un dépôt d’environ 200 travailleurs, Somaya Takkal a repris le travail le 4 mai, après un mois et une semaine de grève.

«Le déclencheur de la grève, c’était surtout ce décalage d’horaires pouvant atteindre près de deux heures sur nos débuts de vacation. Notre métier repose sur un rythme très matinal autour duquel nous avons organisé nos vies privées: enfants, trajets, vie de couple, parfois un second emploi. Changer tout ça du jour au lendemain, ce n’est pas seulement modifier des horaires, c’est bouleverser un mode de vie, une culture de travail, une identité professionnelle. Beaucoup ont eu le sentiment que l’impact humain n’était pas suffisamment pris en compte.

La grève ne nous a pas tout donné, mais on a obtenu des mesures importantes: le maintien du titulariat, un peu plus de stabilité dans les horaires, une vue sur l’utilisation de subco’s (faux indépendants) qui pouvaient servir de mesure d’ajustement avec tous les risques que cela comporte (plus de nouveaux contrats,
précarité du métier), et surtout, la fin de la flexibilité extrême qui nous obligeait parfois à prester des journées variables: une fois 5h30 jusqu’à 9h30 par jour en fonction du flux, rentrer chez nous faute de travail ou être déplacé dans un autre bureau au dernier moment. Les jours de congés hebdomadaires seront aussi fixes, ce qui représente un vrai soulagement.

Le métier de facteur est devenu très difficile. La charge de travail augmente sans cesse: je distribue entre 20 et 50 recommandés et 40 à 100 colis en 4h30. Les tournées à pied ont presque disparu. À Bruxelles, on passe la journée à monter et descendre de la camionnette, souvent en double file sous la pression des automobilistes. Avec l’explosion de l’e-commerce, le métier vire à la livraison pure. Je le dis souvent: je ne me sens plus factrice, mais simple livreuse, sans contact avec les gens.

Les conditions salariales n’aident pas: le salaire tourne autour de 1.800 euros net. Beaucoup cumulent un second emploi, d’où l’importance de commencer tôt. Quant aux intérimai-res, ils vivent dans la peur constante de ne pas être renouvelés.

La perte du contrat de distribution publicitaire avec Aldi a aussi mis une pression énorme sur tout le monde: les avertissements disciplinaires pleuvent.

Malgré tout, la grève a créé une vraie cohésion. Sur le piquet, j’ai appris à connaître des collègues que je n’avais jamais vus en huit ans. On a tenu ensemble, jour et nuit, même si c’était épuisant. À la reprise, l’ambiance est mitigée: certains pensent que la grève n’a servi à rien, d’autres sont soulagés des avancées obtenues.

Aujourd’hui, je suis fatiguée, mais fière de ce que nous avons accompli collectivement. Et j’espère que ce témoignage permettra de comprendre un peu mieux ce que vivent les facteurs sur le terrain.»