L’ACTU /
Subventions aux entreprises: 20 milliards d’euros qui posent question
TEXTE Bram Van Vaerenbergh / PHOTO Shutterstock / 19 novembre 2025 / temps de lecture 4 minutes
L’État belge injecte chaque année des milliards d’euros dans les entreprises, au titre de «soutien économique» pour justifier chaque euro versé. En 2022, ces subventions ont atteint 51,9 milliards d’euros, soit plus que l’ensemble du budget des autorités fédérales, hors sécurité sociale. Cet argent crée-t-il réellement des emplois ou disparaît-il essentiellement dans les marges bénéficiaires?
Selon une étude (1) de la Banque nationale, les aides publiques belges aux entreprises représentent environ 1,7% du PIB (produit intérieur brut), soit 10,8 milliards de plus que la moyenne de la zone euro. Et ce, alors que les dépenses sociales, très critiquées, se situent au même niveau. Une analyse réalisée par Éconosphères/Denktank Minerva a calculé que, en 2022, près de 52 milliards d’aides directes ou indirectes ont été accordées aux entreprises, souvent sans preuve tangible d’un impact positif pour l’emploi ou la société.
Renaat Hanssens, conseiller au service d’étude de la CSC: «Toutes les aides aux entreprises ne sont pas nécessairement mauvaises, soyons clairs. Certaines subventions soutiennent des secteurs qui, sans cela, auraient beaucoup plus de difficultés à survivre. C’est le cas, par exemple, du secteur des soins de santé (près de 3 milliards de subventions salariales), du secteur des titres-services (2 milliards de subventions salariales) ou des entreprises de travail adapté. Le travail de nuit ou en équipes bénéficie également de ce soutien, notamment dans l’assemblage automobile, afin de maintenir la compétitivité.»
Mais parallèlement à ces mesures de soutien nécessaires, il existe de nombreuses subventions dont l’utilité sociétale est pour le moins discutable. Certaines sont maintenues pendant des années sans faire l’objet d’une évaluation sérieuse, simplement parce qu’elles ont été instaurées sous l’influence de groupes de pression. Les entreprises bénéficient de la plupart de ces fonds sous la forme d’allègements fiscaux qui restent largement sous le radar. Certaines mesures sont maintenues malgré une évaluation négative. «La subvention pour la première embauche coûte chaque année 628 millions d’euros, indique Renaat Hanssens. La Cour des comptes et le Bureau du plan ont déjà vivement critiqué cette subvention, qui n’a pratiquement aucun effet, mais le gouvernement ignore leurs recommandations.
Même constat pour la déduction des recettes liées à l’innovation dans l’impôt des sociétés; un autre milliard pour lequel le Bureau du plan n’a relevé en 2022 aucune valeur ajoutée démontrable.»
Loi sur la norme salariale
Une autre part importante de ces aides réside dans les réductions des cotisations patronales, qui représentent au total près de 9 milliards d’euros par an. Le fameux «tax shift» était censé réduire l’écart entre les charges patronales et le salaire net, ce qui, du moins en théorie, devait aussi permettre d’augmenter les salaires. Dans la pratique, cette marge est toutefois neutralisée par la loi sur la norme salariale, qui limite strictement toute hausse de salaire. Les entreprises profitent donc de coûts salariaux réduits, mais les travailleurs n’en retirent quasiment aucun bénéfice. Renaat Hanssens: «Plus de 3,7 milliards d’euros de réductions du coût salarial atterrissent directement dans les bénéfices des entreprises. Cet argent, destiné à stimuler l’emploi, finit dans les poches des actionnaires. Appelons un chat un chat: c’est une aide inutile.»
«Plus de 3,7 milliards d’euros de réductions du coût salarial atterrissent directement dans les bénéfices des entreprises. Cet argent, destiné à stimuler l’emploi, finit dans les poches des actionnaires. Appelons un chat un chat: c’est une aide inutile.»
RENAAT HANSSENS
Cadeaux fiscaux
Le gouvernement Michel est allé encore plus loin: il a ramené l’impôt des sociétés de 33% à 25%. Cette mesure a coûté aux pouvoirs publics jusqu’à 4,8 milliards en 2021 et près de 5,4 milliards en 2023. Ann Vermorgen, présidente de la CSC: «Cette mesure a été présentée comme un moyen de maintenir l’attractivité de notre pays pour les investissements. Mais à défaut d’impôt minimum européen, elle a surtout entraîné un nivellement par le bas. Sur le plan national, le gouvernement Michel a poursuivi l’érosion des recettes, notamment en rendant les sociétés de management encore plus attrayantes pour contourner l’impôt et les cotisations sociales. Si l’on y ajoute une multitude d’exonérations fiscales, telles que la déduction pour innovation, les taux réduits pour les PME et d’autres avantages sans contrepartie claire, nous atteignons plus de 20 milliards d’euros par an. C’est un montant qui pourrait servir à renforcer nos pensions, améliorer les transports en commun ou investir dans les soins de santé et le climat. À la place, il est versé aux entreprises, souvent sans aucune obligation de créer des emplois, d’investir en Belgique ou de travailler de manière durable. Cette situation est non seulement inefficace, mais aussi socialement injuste: les travailleurs et les familles doivent contribuer toujours plus, tandis que les entreprises bénéficient de milliards d’avantages rarement évalués.»
Manque de transparence
La Cour des comptes le répète depuis des années: il y a trop peu de contrôles, trop peu de transparence, trop peu de liens avec les objectifs sociaux. De nombreuses mesures sont maintenues alors même qu’elles sont devenues inutiles depuis longtemps.
«Les aides ne sont justifiées que si elles créent réellement de l’emploi, réduisent la charge de travail, stimulent l’innovation durable et/ou contribuent à la prospérité de la société. Actuellement, le robinet des subventions est grand ouvert, sans retour clair pour la société.»
ANN VERMORGEN
Ann Vermorgen: «Les pouvoirs publics doivent procéder à un examen approfondi de ces mesures de soutien. L’argent public doit servir des objectifs publics. Les aides ne sont justifiées que si elles créent réellement de l’emploi, réduisent la charge de travail, stimulent l’innovation durable et/ou contribuent à la prospérité de la société. Actuellement, le robinet des subventions est grand ouvert, sans retour clair pour la société.»
