L’ENTREVUE /
Emmanuel Diela Nkita, danseur et chorégraphe
Interview : A-C M-L // Photos : : Aude Vanlathem et courtoisie d’Emmanuel Diela Nkita // AUTOMNE 2026 // TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTES
Emmanuel est né à Bruxelles de parents ayant quitté le Congo dans l’espoir d’échapper à leurs conditions de vie difficiles, de vivre une vie meilleure et surtout, de pouvoir offrir une vie plus qualitative à leurs (futurs) enfants.
« Mon père a fait des études. Il nous a élevés, mes sœurs et moi, très strictement. Il ne tolérait pas la médiocrité. Il exigeait qu’on vise l’excellence à tout niveau, dans nos études et nos domaines professionnels respectifs. En effet, nos origines africaines ne nous facilitaient pas la vie en Europe et il ne voulait pas qu’on puisse s’en servir contre nous. »
Comment vous est venue votre passion pour la danse ?
J’avais une dizaine d’années. Lors d’un camp de vacances, j’ai participé à une activité de danse. Cela a été la révélation : j’ai tout de suite accroché ! Je suis rentré à la maison avec la ferme intention de faire de la danse ma carrière. J’ai vite déchanté. Cela ne correspondait pas aux attentes de mes parents qui, peu emballés, m’ont inscrit à des cours d’arts martiaux. Peu importe, j’ai fini par faire des études de danse à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles (ARBA) !
Et vous vous êtes lancé dans la vie professionnelle…
En réalité, j’ai appris par la force des choses qu’il était très difficile d’exercer ce métier. De mon année de promotion à l’ARBA, en 2012, je suis le seul à encore danser en tant que professionnel. Honnêtement, j’ai dû tout un temps me résoudre à faire des boulots alternatifs pour pouvoir boucler mes fins du mois. Beaucoup de danseurs finissent par se reconvertir définitivement dans d’autres secteurs pour gagner leur vie. Ils recommencent des études, se tournent vers l’enseignement,…
En Belgique, il y a plus de danseurs que d’opportunités de travail. Encore aujourd’hui, des danseurs viennent du monde entier dans l’espoir de pouvoir y pratiquer leur art. Malheureusement, il n’y a plus autant de travail que par le passé. En partie parce qu’il n’y a pas vraiment de nouveaux chorégraphes qui émergent sur le devant de la scène. Les chorégraphes installés prennent de l’âge et la relève semble tarder. En partie parce que les compagnies sont limitées par un manque criant de subsides.
Cet ensemble de paramètres constitue autant d’obstacles qui restreignent la création de spectacles et donc les opportunités de travail.
Alors que j’exerçais un de ces petits boulots alimentaires, j’ai eu la chance de rencontrer un de mes anciens professeurs de danse. Il m’a demandé, surpris, si j’avais abandonné la danse. Cela a été un électrochoc ! Je me suis remémoré mon rêve d’intégrer une troupe de danse, d’avoir un contrat à l’année, vivre la vie de compagnie, cet esprit de cohésion,…
La question de ce professeur a été le début d’une intense réflexion sur moi-même. Si je n’étais pas arrivé à intégrer une compagnie, mon idéal de départ, cela ne voulait pas nécessairement dire qu’il fallait baisser les bras et tout laisser tomber. Il « suffisait » que je me réinvente pour continuer à danser et vivre malgré tout de ma passion. Cela ne dépendait que de moi. Je me suis repris en main, j’ai décidé de me remettre à la danse et d’embrasser pleinement une carrière de danseur indépendant (freelance).
« La danse, c’est l’amour. C’est un soleil chaud, qui brille et fait vibrer. La danse naît du plus profond de l’âme de l’artiste. »
Emmanuel Diela Nkita
La danse avant tout ?
Oui ! Pour moi, la danse, c’est l’amour. C’est un soleil chaud qui brille et fait vibrer. La danse naît du plus profond de l’âme de l’artiste. Elle manifeste l’amour de soi et de la vie… de ma vie.
Depuis lors, j’ai eu la chance de faire des rencontres merveilleuses et totalement fortuites avec des chorégraphes connus : Nicole Mossoux, par exemple, dont j’avais croisé le chemin place du Jeu de Balle à Bruxelles et Marco Torrice, avec qui j’ai fait deux ou trois ans des festivals de danse en Italie. J’ai eu l’occasion de travailler pour La Monnaie, à l’Opéra de Lille (en coproduction avec La Monnaie) et à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège. Je participe depuis deux ans au Festival international de danse solo créé et dirigé par Luca Arrigoni (danseur, chorégraphe et créateur de la « Compagnie Narcisse »). Cet été, j’ai dansé dans le cadre du festival Tomorrowland, ce qui est une expérience vraiment particulière. Danser devant 300.000 personnes, ce n’est pas banal !
J’ai commencé à créer mes propres chorégraphies, basées sur mon vécu. Par exemple, mon solo « Entre deux mondes » (2025) faisait référence à ce que j’étais et ce que je voulais être. Mon nouveau solo « Après la douleur » (2026) aborde la découverte d’un nouveau moi, le thème de l’affirmation de soi.
Depuis un an, j’enseigne également la danse à l’Académie de musique de Woluwé-Saint-Pierre. Je donne des cours de classique, initiation à la danse et contemporain. J’aime beaucoup enseigner, échanger et transmettre ma passion de la danse aux plus jeunes. L’année prochaine, je donnerai cours dans une deuxième académie.
Toutefois, je suis encore à l’âge (34 ans) où je peux me produire… J’ai le sentiment de ne pas avoir exploré mon plein potentiel en tant qu’artiste. Je ne veux surtout pas terminer ma carrière comme professeur aigri et méchant faute d’avoir pu me développer en tant qu’artiste comme je le souhaitais. Cela ne veut évidemment pas dire que je ne suis pas strict en tant qu’enseignant mais je trouve essentiel de pouvoir rester bienveillant avec les élèves.
Néanmoins, mes opportunités de travail continuent de se concrétiser sous forme de contrats temporaires et je suis tout le temps à la recherche de nouvelles opportunités pour me produire.
Ce qui ne veut pas dire que vous restez sans rien faire entre deux contrats ?
Certainement pas ! La danse est un travail au quotidien. Il est indispensable d’entretenir journellement ses compétences. Je prends un à deux cours de danse (tous styles confondus) tous les jours et je fais également quotidiennement une séance d’entraînement musculaire.
Cela me coûte évidemment de l’argent. Toutefois, je continue à investir dans ma carrière.
Je veux encore pouvoir me lancer des défis, participer à de nouveaux projets et à certains festivals (idéal pour se faire connaître !). Je ne veux pas avoir de regrets et me contenter de ce que j’ai ou rêver à ce que j’aurais pu avoir.
On m’a un jour encouragé en me disant que « les gens attendaient d’être bénis par mon talent ». Je pense à cette phrase pour rester déterminé. J’ai encore de belles années devant moi !
« Les décideurs financiers ne se rendent pas toujours compte de la charge de travail d’un danseur, hors spectacle. »
Emmanuel Diela Nkita
Que pensez-vous de l’attestation du travailleur des arts ?
Les conditions pour obtenir cette attestation sont vraiment difficiles. Tout d’abord, la plateforme (Working in the Arts) par laquelle il faut soumettre son dossier est complexe. Avant, on pouvait se rendre à un guichet avec la documentation nécessaire et l’employé(e) s’occupait de votre dossier et vous conseillait. Maintenant, tout est électronique. Je dois me rendre dans un « copy shop » pour digitaliser mes documents et me les faire envoyer sur un support que je peux alors utiliser sur la plateforme.
Il faut attester d’un certain nombre de journées de travail pour obtenir l’allocation. S’il vous manque quelques jours en fin de saison, ce qui m’est déjà arrivé, vous ne pouvez prétendre à l’attestation. Or, le travail de danseur est très aléatoire.
Pour ces raisons, j’ai longtemps laissé tomber la possibilité d’obtenir cette attestation. Je ne voyais pas comment m’en sortir. Actuellement, je suis en train de réintroduire un dossier. Enfin, je dois avouer que c’est mon compagnon qui s’en occupe. Cela me libère aussi du temps pour me consacrer à la danse et rechercher des contrats.
L’attestation est une base qui permet de travailler plus sereinement.
« Il faut persévérer, pousser autant de portes que possible et ne pas s’arrêter à un style de danse ou de chorégraphie. Quand on danse, le temps s’arrête. Danser devrait être synonyme de plaisir ! »
Emmanuel Diela Nkita
Quel est le monde idéal pour un danseur ?
Un monde où il existe de l’espace pour la création et les initiatives artistiques. Ce genre d’initiatives manque actuellement pour les raisons que j’ai évoquées et le manque de financement public. Le mécénat privé existe mais il est tout aussi compliqué à obtenir car il faut connaître les bonnes personnes et savoir comment les aborder.
Les décideurs financiers ne se rendent pas toujours compte de la charge de travail d’un danseur, hors spectacle. Le travail en amont coûte de l’argent, n’est pas payé et demande beaucoup d’énergie physique comme mentale. Il faut également être en possession de son propre matériel (de danse).
Il m’est déjà arrivé qu’on me demande de monter « un petit quelque chose, pas longtemps, 10 à 15 minutes de spectacle ». Ce n’est évidemment pas un petit quelque chose et demande énormément de travail.
Il serait idéal que les demandes de reconnaissance officielle du statut de travailleur des arts puissent être introduites à un guichet physique ou que la plateforme actuelle soit simplifiée. Il faut vraiment avoir l’esprit administratif pour s’y retrouver. En plus, les demandes électroniques prennent beaucoup de temps avant d’être traitées.
L’Etat devrait laisser plus de place aux arts et aux artistes dans la société. Il faut leur laisser une chance de travailler.
Que diriez-vous aux jeunes qui souhaitent embrasser la carrière de danseur ?
Je serais très franc sur les réalités du métier mais je ne les découragerais pas. Être danseur professionnel, c’est un beau métier !
En tant que professeur de danse, j’apprends la technique de danse à mes élèves. La maîtrise de cette technique, seule, ne suffit pas pour être danseur ou danseuse.
Outre l’aspect administratif dont j’ai déjà amplement parlé, il faut également savoir gérer l’aspect humain du métier. Le travail est dur au quotidien, physiquement et mentalement. Il faut apprendre à travailler en bonne entente avec ses collègues ; c’est important. Il faut également savoir vers qui se tourner pour obtenir de l’aide dans la gestion de son dossier administratif : un syndicat, le secrétariat de la Commission, d’autres structures d’accompagnement,…
J’expliquerais à ces jeunes en quoi consiste une journée de travail. Lors de spectacles, les journées peuvent être longues. On doit être prêt à danser six à huit heures par jour, entre les cours, les répétitions et les spectacles. Hors spectacle, il faut continuer à s’entraîner tout en cherchant d’autres opportunités de travail, tout en continuant à passer des auditions, etc.
Enfin, je les encouragerais à ne pas avoir peur de faire des erreurs. Il est crucial de bien s’entourer, de préserver son corps et sa tête. Je ne pourrais jamais dire à quelqu’un d’arrêter de danser. Il faut persévérer, pousser autant de portes que possible et ne pas s’arrêter à un style ou un type de danse ou de chorégraphie. Il existe tellement de styles de danses différents… Il s’agit de trouver les disciplines dans lesquelles on se sent le mieux.
Un dernier mot ?
Quand on danse, le temps s’arrête. Danser devrait être synonyme de plaisir !
Emmanuel Diela Nkita est présent sur Instagram : @emmanueldielankita