FLASHBACK /
La naissance du syndicalisme aux Etats-Unis
Texte : A-C M-L // Photos : Shutterstock // AUTOMNE 2026 // TEMPS DE LECTURE : 5 minutes
Photo: Gravure en bois de Bell-Time, d’après le dessin de Winslow Homer de 1868, ouvriers quittant l’usine de Lawrence, Massachusetts, à la fin de leur journée de 13 heures.
Les Etats-Unis ont fêté leur 250 ans ce 4 juillet 2026, date anniversaire de leur Déclaration d’indépendance. C’est l’occasion de parcourir, très brièvement, la manière dont le mouvement syndical y est né et établir les parallèles et divergences avec celui de la Belgique.
Lorsqu’on évoque les États-Unis, l’image qui vient souvent à l’esprit est celle des grandes entreprises capitalistes et de l’individualisme. Pourtant, l’histoire américaine est également marquée par de puissantes luttes ouvrières tout comme l’a été celle de la Belgique. Le syndicalisme américain est né dans un contexte de profondes transformations économiques et sociales, alors que des millions de travailleurs cherchaient à améliorer leurs conditions de vie face à l’essor rapide de l’industrialisation.
Les ouvriers font face aux excès de l’industrialisation
Au début du XIXᵉ siècle, les États-Unis connaissent une croissance économique spectaculaire : manufactures, chemins de fer, mines, aciéries,… Cette révolution industrielle attire des millions d’immigrés fuyant la pauvreté en Europe (et ailleurs) et fournit une main-d’œuvre abondante et bon marché.
Tout comme en Belgique, les conditions de travail sont misérables : longueur des journées de travail, faiblesse des salaires, fréquence élevée des accidents de travail, absence de protection sociale, mise au travail des enfants,…
Les premiers regroupements de travailleurs apparaissent dès les années 1820 et 1830. Ces organisations restent locales et concernent principalement les artisans qualifiés, tels que les imprimeurs, les cordonniers ou les menuisiers. Leur objectif est simple : obtenir de meilleurs salaires et limiter la durée du travail.
Aux Etats-Unis comme en Belgique, les employeurs considèrent souvent ces associations comme des menaces. Dans plusieurs États américains, les tribunaux assimilent même les syndicats à des formes de conspiration contre la liberté de commerce.
Ouvriers en grève. Sur la pancarte : « Réalité en ville ; injustice ; ouvriers sous-payés ; loyers trop élevés ;
soutenez la grève ». New York, vers 1936-1942.
Un mouvement confronté à de nombreux obstacles
L’immigration massive constitue à la fois une force et une faiblesse. Les ouvriers viennent d’origines très diverses. Les barrières linguistiques et culturelles compliquent souvent l’organisation collective.
Par ailleurs, les divisions raciales jouent un rôle important. Les employeurs exploitent fréquemment ces divisions pour empêcher les grèves ou réduire l’influence syndicale. La peur du socialisme et de l’anarchisme alimente également la méfiance d’une partie de la population à l’égard des organisations ouvrières.
« Réveille-toi et rejoins l’I.W.W. » Poster de recrutement avec des travailleurs dormant dans des couchettes ; longues heures (de travail), pauvreté, esclavagisme des salaires. Circa 1910.
L’émergence des grandes organisations ouvrières
Après la guerre de Sécession (1861-1865), l’industrialisation s’accélère considérablement. Les États-Unis entrent dans ce que les historiens appellent le « Gilded Age » (« l’Âge Doré »), une période caractérisée par une croissance spectaculaire mais aussi par d’immenses inégalités sociales.
En 1869, l’un des premiers grands mouvements ouvriers nationaux est constitué par les Knights of Labor (« Chevaliers du Travail »). Il accueille les ouvriers qualifiés, les travailleurs peu qualifiés, les femmes et certains travailleurs afro-américains, ce qui est inhabituel à l’époque. Après un incident mortel survenu lors d’une manifestation en 1886, l’organisation est associée à la violence radicale et décline rapidement.
Une nouvelle organisation prend alors son essor : « l’American Federation of Labor » (la « Fédération Américaine du Travail »). L’AFL rassemble principalement des ouvriers qualifiés organisés par métiers. Cette approche permet au syndicat de négocier plus efficacement avec les employeurs.
Plutôt que de chercher à transformer la société, elle se concentre sur des objectifs concrets : augmentation des salaires, réduction du temps de travail et amélioration des conditions professionnelles.
Néanmoins, les relations sociales demeurent extrêmement conflictuelles. Les patrons utilisent fréquemment des briseurs de grève ainsi que des agences de sécurité privées pour réprimer les mouvements sociaux. Les autorités publiques interviennent souvent en faveur des entreprises.
Au début du XXᵉ siècle, les organisations syndicales américaines sont devenues des acteurs incontournables de la vie économique et sociale du pays.
L’essor de la classe moyenne américaine
Si le premier héritage syndical est l’amélioration des conditions de travail, après la Seconde Guerre mondiale, les syndicats ont joué un rôle majeur dans l’essor de la classe moyenne. Dans l’automobile, la sidérurgie ou l’aéronautique, ils ont obtenu des salaires plus élevés, des pensions de retraite et des assurances santé financées par les employeurs.
De nombreux historiens considèrent que l’âge d’or de la prospérité américaine, entre les années 1945 et 1975, doit beaucoup à la capacité des syndicats à redistribuer une partie des gains de productivité vers les salariés.
Contrairement à la Belgique, le syndicalisme ne va pas s’articuler avec les partis politiques pour se structurer. En Belgique, à cette époque, les syndicats sont devenus des acteurs institutionnels incontournables du modèle social belge.
L’affaiblissement du modèle
Dès les années 1980, le pouvoir syndical américain connaît un net recul. La mondialisation, la désindustrialisation et l’essor des emplois dans les services ont réduit leur influence. Alors que plus d’un tiers des salariés américains étaient syndiqués dans les années 1950, ce taux s’établit aujourd’hui à 10 % environ de la main-d’œuvre salariée (contre 39 % pour la Belgique en 2023 selon l’IWD).
Cette baisse s’est accompagnée d’une augmentation des inégalités de revenus, ce qui a conduit certains chercheurs à établir un lien entre le déclin syndical et l’affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs.
Un renouveau au XXIᵉ siècle ?
Depuis quelques années, un nouvel intérêt pour l’action collective apparaît. Des mouvements de syndicalisation ont émergé chez Starbucks, Amazon, Apple, des universités, des hôpitaux, dans les secteurs culturels, etc.
Ces actions sont souvent initiées par de jeunes salariés confrontés à la précarité, aux horaires irréguliers et à l’augmentation du coût de la vie. Elles rappellent, sous une forme nouvelle, les revendications des pionniers du mouvement ouvrier du XIXᵉ siècle.
Un héritage culturel
L’héritage du syndicalisme américain est paradoxal. Les États-Unis demeurent l’un des pays modernes où le taux de syndicalisation est relativement faible, mais une grande partie des droits dont bénéficient aujourd’hui les travailleurs découle directement des combats menés par les syndicats à la fin du XIXᵉ et au XXᵉ siècle.
Au-delà des lois et des salaires, le syndicalisme américain originel a laissé une idée durable : celle que les travailleurs peuvent s’organiser collectivement pour défendre leurs intérêts face à de puissantes entreprises. Même dans un pays qui valorise fortement l’initiative individuelle, le syndicalisme a démontré et continue de prouver que l’action collective est un instrument essentiel de justice sociale.
Bibliographie - https://www.iww.org/history/
- https://www.dol.gov/general/aboutdol/history/amworkerintro
- https://www.herodote.net/almanach-ID-834.php
- https://aflcio.org/
- https://www.britannica.com/topic/American-Federation-of-Labor
- https://www.bls.gov/news.release/union2.nr0.htm
- https://www.loc.gov
- https://www.rtbf.be/article/avec-les-syndicats-comment-la-vision-du-chomage-a-t-elle-change-au-cours-de-l-histoire-en-belgique-11608069
- https://www.iwkoeln.de/en/studies/lennart-eckle-an-analysis-based-on-the-2023-european-social-survey.html