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L’ENTREVUE /

Luca Arrigoni et le Festival "Narcisse & Friends"

Texte : A-C M-L // Photos : Pierre DLK Photography, courtoisie de L. Arrigoni // ÉTÉ 2026 // TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTES

Luca, vous êtes danseur, chorégraphe, professeur, vous avez fondé votre propre compagnie de danse en 2019 (la Compagnie Narcisse), vous avez travaillé, entre autres, à La Monnaie et pour le Festival Ars Musica. Vous êtes également le fondateur et l’organisateur du Festival international de danse solo Narcisse & Friends, qui en est à sa troisième édition cette année.

Entre toutes vos occupations professionnelles, comment en êtes-vous venu à créer un festival de danse solo ?

En Belgique, comme dans d’autres pays, il n’existe que très peu d’espace pour la danse solo. Cela faisait un certain temps que j’avais envie de mettre en avant ce type de spectacle dans le cadre d’un festival international. En outre, ce côté inédit me permettait de me démarquer d’autres festivals de danse. L’occasion m’en a été donnée en 2024 par la commune d’Ixelles, qui a soutenu ce projet en mettant à ma disposition le Théâtre Mercelis et son équipe technique.

En quoi consiste ce Festival ?

A chaque édition, le Festival s’articule autour d’un thème bien précis. En 2026, il s’agissait du thème « Entre passé et futur ». En 2027, le thème portera sur la femme.

Indépendamment du thème, le Festival se veut éminemment inclusif et porteur de valeurs. La dimension d’inclusion se traduit par le fait que les danseurs soient d’origine internationale, qu’il y ait autant de femmes que d’hommes, d’âges différents, que chaque danseur et danseuse soit libre de puiser dans sa propre sensibilité et créativité pour proposer une chorégraphie et un accompagnement musical leur permettant de transmettre son interprétation du thème donné. Quant aux valeurs portées par le Festival, je m’assure qu’elles soient respectées par chaque interprète. Tout d’abord, les artistes sont choisis après audition et s’engagent à s’inscrire dans les valeurs d’universalité, de respect et de partage. Ensuite, leur danse doit pouvoir être accessible au plus grand nombre, quel que soit l’âge ou le milieu socio-culturel et économique. Pour moi, le public doit être au centre de la scène. Il ne s’agit pas de danser pour soi mais bien pour l’autre.

Durant le Festival, des ateliers ouverts à tous sont organisés par les danseurs et danseuses. Chaque session permet de mieux découvrir l’artiste, de partager son univers pendant un moment et de se faire du bien par l’intermédiaire de la pratique de la danse. Cette dimension manque souvent dans notre éducation : soigner le corps par la danse, la musique, l’écoute de l’autre. La danse ouvre l’esprit et permet de se recentrer.

Associer la danse au grand public… est-ce réaliste ?

Pourquoi pas ? Je cherche toujours à aller plus loin dans cette idée.

D’une part, même si j’accueille tous les spectateurs avec le plus grand plaisir, cela va sans le dire, j’essaye avant tout d’attirer des spectateurs « atypiques », c’est-à-dire ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller voir un spectacle de danse.

Pour se faire, le Festival pratique des prix vraiment démocratiques pour permettre à tous de pouvoir en profiter. Des tickets « article 27* » sont également disponibles pour un public disposant de très peu de moyens.

Cette année, un des danseurs a pris le football comme environnement chorégraphique et scénique. Qu’est-ce qu’il y a de plus universel que le football ? Pourtant, c’est par l’intermédiaire de la danse que l’artiste s’exprime face à son public. J’espère que ce type d’approche peut démystifier la danse, la danse solo en particulier, et convaincre un public peut-être impressionné et peu habitué du genre à venir assister aux spectacles.

« J’ai souvent constaté, que le sponsoring artistique, sous une forme ou une autre, se concrétisait grâce à la volonté personnelle de personnalités politiques. Cette réalité rend tout financement très aléatoire. »

Luca Arrigoni

D’autre part, je crée et j’organise également une version de mes spectacles pour les enfants. J’y inclus une dimension pédagogique en les rendant lisibles par les plus jeunes. Cela permet aux écoles de proposer une sortie culturelle à leurs élèves et de discuter avec les danseurs, après le spectacle, des thèmes abordés par la danse. C’est d’ailleurs cette dimension pédagogique qui a plu à la Commune d’Ixelles, ce qui me permet d’utiliser le Théâtre Mercelis à cette fin.

Les thèmes discutés avec les enfants sont les mêmes que ceux qui transparaissent dans les spectacles tout public. J’essaye d’inculquer aux plus jeunes (et aux moins jeunes) une certaine vision de la société, qu’ils n’ont peut-être pas encore expérimentée : celle d’une société inclusive, ouverte à tous, respectant les minorités quelles qu’elles soient. L’objectif est d’amener les jeunes à une plus grande ouverture d’esprit et leur faire comprendre que choisir des chemins extrêmes et exclusifs ne favorise pas un vivre ensemble harmonieux. Dans la société, toutes sortes de personnes coexistent, c’est normal. On ne doit pas apprécier tout le monde pour autant mais tant que ces minorités ne s’imposent pas aux autres et ne cherchent pas à les influencer dans leur vie, il faut pouvoir reconnaître et accepter leur existence. C’est une certaine idée de la démocratie.

Et je termine par dire qu’éduquer les enfants, c’est parfois aussi éduquer les parents. Il m’est déjà arrivé d’avoir des retours négatifs de parents à qui leurs enfants avaient raconté les thèmes abordés lors du spectacle. Ces adultes s’opposent à l’idée que leurs enfants puissent avoir les clés de compréhension d’un monde multidimensionnel. Seul leur monde, souvent mâtiné d’extrémisme, compte. Les clichés que nous voulons déconstruire sur les pays, cultures, orientations sexuelles, couleur de peau, genre, etc. sont malheureusement bien vivants dans ces familles. Nous cherchons à enlever ces étiquettes alors que d’autres préfèrent s’y accrocher.

La troisième édition du Festival vient de se terminer… Qu’en est-il de la quatrième ?

Le Festival a évolué depuis sa première édition et sera encore amené à se transformer en 2027. Après chaque édition du Festival, j’analyse ce qui a fonctionné et comment améliorer ce qui pourrait encore l’être.

Je peux déjà vous communiquer que deux grands changements interviendront en 2027.

D’abord, comme le thème choisi tournera autour de « la Femme » et sa place dans la société, j’engagerai exclusivement des danseuses pour cette nouvelle édition.

Ensuite, il faut savoir que la collaboration avec le Théâtre Mercelis est arrivée à sa fin. La nouvelle équipe politique de la commune d’Ixelles désire le transformer en lieu de résidence et de création artistique. Seuls les spectacles liés aux artistes résidents seront présentés au public. Je suis donc à la recherche d’une nouvelle salle à Bruxelles. Ce ne sont pas les lieux qui manquent mais ce n’est pas évident car je ne peux m’engager dans une salle trop grande par précaution financière.

« Indépendamment du thème, le Festival se veut éminemment inclusif et porteur de valeurs »

Luca Arrigoni

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Est-ce compliqué de trouver un sponsoring financier à Bruxelles pour monter un spectacle de danse, plus encore un festival international ?

Très compliqué ! Figurez-vous qu’en ce moment (NDLR : fin mai), les subsides pour le Festival ne sont toujours pas assurés. Je ne sais pas encore de combien de fonds je disposerai alors que le Festival en lui-même se déroule du 28 au 31 mai.

Je travaille donc en engageant le moins d’argent possible pour diminuer les risques financiers. Pourtant, je m’y suis pris bien à temps. J’ai introduit un dossier à la Fédération Wallonie-Bruxelles en octobre 2025 mais je n’ai pas encore reçu de réponse malgré le suivi que j’ai apporté au dossier. En ce qui concerne la COCOF, par manque de gouvernement à Bruxelles, mes projets avaient tous été refusés. Je n’ai pu introduire mon dossier pour le Festival qu’en mars 2026. Il a été accepté mais la personne responsable n’a toujours pas été nommée. Par conséquent, le traitement du dossier n’a pas encore pu être finalisé et les fonds ne sont toujours pas transférés.

Entre parenthèses, il est très compliqué de rentrer ces demandes de financement. Il faut respecter des dates très strictes, si vous manquez une date butoir d’un jour, même pour une « bonne » raison, c’est trop tard, toutes les conditions d’obtention ne sont pas toujours clairement formulées, … Parfois, le dossier est parfaitement en ordre et remis dans les temps et vous n’en recevez plus jamais de nouvelles.

La recherche de financement me prend énormément de temps et d’énergie. Et quand je m’occupe du côté administratif, je délaisse le côté artistique.

Heureusement, la commune d’Ixelles avait accepté que le Festival se déroule encore cette année au Théâtre Mercelis. Il s’agit tout de même d’un sponsoring équivalent à 13.000 euros. Par contre, je ne sais pas où le Festival se déroulera en 2027. Je ne peux m’engager dans des salles trop grandes vu le problème de financement que je viens d’évoquer.

Je tiens à préciser que je désire rémunérer correctement les artistes invités pour leur travail de création et les répétitions, en plus de leur performance à proprement parler. Ces dépenses sont prioritaires. Il y a beaucoup de travail en amont de la prestation. Je rêve de pouvoir financer un mois de répétitions à raison de cinq jours par semaine. Ce rythme de travail serait vraiment optimal…

Luca Arrigoni est né en Italie. A l’âge de onze ans, il a commencé à prendre des cours de danse régulièrement et a intégré à dix-sept ans, après audition, une prestigieuse école de danse à Milan (la « MAS ») pour une formation de cinq ans. Après un passage comme apprenti dans une compagnie à Copenhague au Danemark, il a décidé de s’établir à Bruxelles en 2012… qu’il n’a finalement plus jamais quittée.

Bien que plus spécifiquement portée sur la danse classique, contemporaine et moderne, sa formation l’a encouragé à embrasser tous les styles de danse. La danse doit être considérée comme n’importe quelle autre activité professionnelle : on en préfère certains aspects mais il faut pouvoir s’adapter au travail demandé. Luca a donc travaillé pour d’autres compagnies, dans des productions cinémato­graphiques ou des œuvres d’opéra, a tourné des publicités, etc. avant de fonder sa propre compagnie en 2019.

Il cherche à préserver la qualité d’un spectacle, pas sa quantité. Ses chorégraphies se veulent éducatives et porteuses des valeurs qu’il tient à cœur.

Durant la saison 2025-2026, il aura pu organiser 19 spectacles.

« J’essaye d’attirer des spectateurs « atypiques », c’est-à-dire ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller voir un spectacle de danse »

Luca Arrigoni

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Pour le reste, je suis obligé de garder la communication et le côté marketing du Festival à son strict minimum, faute d’argent. C’est dommage car comme la formule de danse solo est très rare, donc peu connue du public, il faudrait plus de moyens pour pouvoir la promouvoir correctement. Le fait que le danseur ou la danseuse soit seul(e) sur scène surprend et fait parfois peur. Pourtant, ce genre de prestation est très intéressant et permet à l’artiste de partager et communiquer son art avec le public de manière privilégiée. Le Festival est encore jeune. Cela prend du temps de se faire connaître du public et d’être crédible.

J’ai souvent constaté que le sponsoring artistique, sous une forme ou une autre, se concrétisait grâce à la volonté personnelle de personnalités politiques. Cette réalité rend tout financement très aléatoire et ne permet pas vraiment de planifier les spectacles comme il le faudrait. En tant qu’artiste, il est difficile de se projeter sereinement dans le futur. Cela veut aussi dire que tous les artistes n’ont pas non plus l’occasion de s’exprimer par leur art.

J’espère évidemment au moins couvrir les dépenses encourues malgré les nombreux imprévus qui se présentent invariablement lors de l’organisation d’un tel événement. Je n’ai jamais vraiment de tranquillité d’esprit à cet égard.

La CSC-Transcom Culture (en synergie avec la CNE, au sein de la CSC Culture) est présente dans les institutions culturelles publiques (théâtres, orchestres, audio-visuel public – RTBF, BRF, VRT), dans les Commissions paritaires 227, 303.01 et 304, ainsi que dans les instances fédérales de concertation (telles que la Commission du Travail des Arts).

Il s’agit non seulement d’améliorer le service et la défense individuelle des travailleurs et travailleuses du secteur mais aussi de porter les revendications politiques du mouvement syndical, afin d’obtenir une amélioration du statut et des conditions de travail dans le secteur ainsi que la juste reconnaissance de la Culture comme « bien commun » et levier social majeur dans une société démocratique digne de ce nom.

Plus d’information sur https://www.csc-culture.be/

Dans ce contexte difficile, que dites-vous aux jeunes envisageant de devenir danseur ou danseuse professionnel(-le), voire chorégraphe ?

Avant tout, j’essaye de leur montrer toutes les facettes de ce métier : les côtés positifs, bien sûr, mais aussi les côtés négatifs.

Actuellement, l’aspect artistique du métier prend de moins en moins de place. Je m’explique : un artiste ne fait pas que pratiquer son art. Le travail administratif, de communication, de marketing, le côté financier, etc. prennent de plus en plus de place dans la carrière de l’artiste. Il ne faut pas perdre ces dimensions de vue mais bien les intégrer dans son plan de carrière.

J’essaye également de conscientiser ces jeunes à bien cerner leurs limites et les prendre en compte. Et dans tous les cas de figure, on apprend de ses échecs et de ses expériences. L’échec est inévitable et doit apprendre à progresser et à grandir.

Je ne vais pas dire aux futurs talents de se tourner vers d’autres métiers mais je les confronte aux réalités particulières d’une carrière artistique.

* Article 27 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme: « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. »

L’asbl Article 27 se donne pour mission de sensibiliser, de faciliter la participation culturelle pour toute personne vivant une situation sociale et/ou économique difficile. Elle agit sur le coût de l’offre via un ticket modérateur valable à Bruxelles et en Wallonie et elle mise sur l’accompagnement pour encourager l’expression critique et/ou artistique. Son travail se développe en réseau avec des partenaires sociaux, culturels et le public.

Plus d’infos sur le site https://article27.be/

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