L’ENTREVUE /
Securail, le personnel s’essouffle
Interview : A-C M-L // Photos : Shutterstock et CSC-Trancsom // AUTOMNE 2025 // temps de lecture : 6 minutes
Comment s’est-on aperçu que les conditions de travail du personnel Securail laissaient à désirer ? Ce constat, la CSC-Transcom l’avait posé dès novembre 2023, à l’occasion des déplacements organisés dans le cadre de l’action « Transcom on Tour ». En discutant avec les travailleurs sur le terrain, les signaux d’alerte se multipliaient : difficultés liées au planning, manque de soutien, conditions de travail pénibles. Rien de concret à ce stade, mais déjà un climat de tension palpable.
« Pour les agents de terrain, les conditions de travail deviennent rapidement intenables. »
Nouvelle direction, nouvelle structure, nouvelles règles
Un an plus tard, les tensions se sont accentuées : une nouvelle responsable a pris la tête de la direction Corporate Security Services de la SNCB (Securail).
Dès son arrivée, elle entame une réorganisation en profondeur de la direction, sans la moindre concertation avec les organisations syndicales. Un nouvel organigramme est imposé, les trois comités de prévention et de protection sont fusionnés suite à une décision prise en amont des élections sociales de 2024 et une nouvelle structure en quatre piliers est mise en place. Ce cumul de décisions ne fait qu’accroître le mal-être du personnel.
Au sein du management, l’ambiance n’est guère plus rassurante : chacun doit repasser par la case sélection, certains via un cabinet externe (Deloitte). Les critères de sélection sont opaques et les syndicats sont écartés du processus. L’incertitude devient la norme et la confiance s’érode.
Pour les agents de terrain, les conditions de travail deviennent rapidement intenables. Le soutien du management manque à l’appel, les demandes de congé ne reçoivent plus de réponses claires ou sont adaptées unilatéralement, les sollicitations ne reçoivent plus de retour.
Le contrôle exercé sur le travail des agents est constant, intrusif, au point de s’apparenter à du micro-management. Les conditions de travail passent de difficiles à intolérables. Le matériel de protection personnelle est désuet, soit détérioré, soit incomplet (par exemple : tout le monde ne dispose pas d’une lampe de poche, le gel hydroalcoolique n’est pas distribué, etc.), ce qui amène un sentiment accru d’insécurité.
L’autonomie, pourtant essentielle dans des fonctions à haut niveau de responsabilité, est progressivement étouffée. Le sentiment d’instabilité grandit, alors même que ces agents sont censés garantir la sécurité dans les gares et à bord des trains.
Dès son introduction, le système de planification des horaires (Quinyx ) dysfonctionne et ne prend plus en compte les préférences des agents. Il arrive fréquemment que les horaires de travail varient au cours d’une semaine (par exemple, 3 shifts du matin puis 2 de soir et ainsi de suite), que les horaires changent en dernière minute et qu’ils ne soient parfois connus que quelques jours à l’avance. Le travail s’effectue à flux tendu car il n’y a plus assez de ressources et par conséquent, les back-ups ne peuvent être prévus en cas d’absence (maladies, accidents, congés). S’ensuivent surmenage, épuisement, maladie,…
Trois problématiques majeures émergent : la planification, la culture managériale toxique et l’état du matériel de protection.
Cette instabilité désorganise profondément la vie privée des travailleurs. À cela s’ajoute l’absence de documentation expliquant le fonctionnement du système, contrairement à ce qu’on trouve dans d’autres services, ce qui renforce le sentiment d’improvisation et rend impossible toute forme de planification personnelle.
Les « REX » disciplinaires
Mais le plus choquant sans doute reste le détournement des entretiens REX (retour d’expérience).
Cet outil d’évaluation qui a vocation à être un entretien de retour d’expérience pédagogique et constructif s’est transformé en outil punitif. La direction consulte des images d’interventions et convoque les agents concernés à des « REX disciplinaires ». Des témoignages qui nous reviennent, il apparaît que ces images sont analysées au prisme de l’appréciation d’une personne. En effet, si les services légaux de la SNCB et la police peuvent considérer qu’une intervention respecte tous les prescrits légaux, une convocation à un REX peut quand même découler sur un parcours de remédiation.
Les sanctions imposées lors de ces parcours sont vexatoires, voire infantilisantes : rédaction obligatoire, port d’un tee-shirt « stagiaire » (prévention), affectations temporaires à des tâches dévalorisantes,... Ces sanctions ne sont pas prévues par le règlement disciplinaire ad hoc et s’avèrent pour le moins surprenantes à l’égard d’un public composé d’adultes exerçant un métier à haute responsabilité et très contrôlé (au niveau de la législation, de l’exécution de leur métier, du fait qu’ils travaillent constamment sous le regard de caméras).
Ce climat oppressant pousse certains agents à hésiter dans leur intervention – et donc à se mettre en danger – de peur d’être sanctionnés.
Les agents expriment également un profond sentiment de perte de sens au travail. Ils sont, par exemple, mobilisés pour effectuer des missions de contrôle préalable à l’embarquement, alors même que les voyageurs peuvent encore acheter leur titre de transport à bord du train. Nombreux sont ceux qui ne perçoivent pas l’utilité de ces tâches et estiment qu’ils pourraient être plus utiles à faire de la prévention dans les gares.
En parallèle, et alors même que la direction insiste sur leur travail de prévention et de deuxième ligne, des instructions de sanction systématique de certains comportements sont ponctuellement émises. Ces injonctions contradictoires enfoncent encore le clou de la perte de sens.
Le front commun syndical passe à l’action
Face au silence de la direction, la CSC-Transcom en Région bruxelloise a obtenu une réunion le 7 avril 2025. La réunion débouche sur des engagements et des mea culpa de la direction mais aucun procès-verbal ne sera rédigé… Et les engagements ne seront jamais réalisés. Pire, dix jours plus tard, de nouveaux horaires sont créés, contrairement à ce que la responsable de Securail avait promis.
Parallèlement, le front commun syndical s’est mis en ordre de bataille au niveau national. En partenariat avec la CGSP, l’ACV-Transcom et l’ACOD, une enquête est lancée auprès du personnel. Elle se tient du 24 mars au 9 avril 2025. Les résultats sont édifiants : 376 agents répondent sur un total de 580 (près de 65 %) et laissent une abondance de commentaires écrits (505).
Trois problématiques majeures émergent : la planification, la culture managériale toxique et l’état du matériel de protection.
La presse s’empare du sujet. Le ministre de la Mobilité, Jean-Luc Crucke, intervient à la Chambre et promet de suivre la situation de près. La SNCB convoque alors les syndicats pour une réunion le 2 juin. La présentation des résultats laisse la direction générale bouche bée : elle découvre l’ampleur du malaise et prend conscience de son enracinement profond.
Les syndicats exigent la reconnaissance formelle des problèmes, le gel immédiat de la réorganisation (au moins pour les volets non concertés), un plan d’action concret, des améliorations urgentes en matière de planification ainsi que la création de groupes de travail intégrant les délégués syndicaux.
Une deuxième réunion se tient le 25 juin. La direction annonce plusieurs mesures, notamment autour du bien-être au travail, de la gestion des horaires, de l’équipement et de la formation. Il faut dire qu’en parallèle, la SNCB dans son ensemble – avec le concours d’Idewe, le service externe pour la prévention et la protection au travail – avait lancé une enquête similaire. Celle-ci avait donné les mêmes résultats, bien que le taux de participation ait été moindre. Ses conclusions avaient pointé du doigt le déséquilibre entre la vie privée et professionnelle, les conditions de travail délétères, les ressources insuffisantes ainsi que le manque de soutien de la ligne hiérarchique.
Après une trêve estivale, les groupes de travail reprennent en septembre. Deux réunions sur la planification ont déjà eu lieu, avec des résultats mitigés. Trois autres groupes sont programmés. //
Les syndicats exigent la reconnaissance formelle des problèmes, le gel immédiat de la réorganisation, un plan d’action concret, des améliorations urgentes (planification) et la création de groupes de travail intégrant les délégués syndicaux.
L’histoire n’est pas encore terminée. Mais une chose est sûre : cette crise montre, une fois encore, que l’action collective permet de faire émerger et entendre la voix des travailleurs. La CSC-Transcom, aux côtés de ses partenaires syndicaux, reste pleinement mobilisée pour faire respecter la dignité, les droits et les conditions de travail des agents de Securail.