L’ENTREVUE /
Violence dans les secteurs du transport
Texte : A-C M-L // Photos : Els Verhaeghe // hiver 2025 // temps de lecture : 6 minutes
La Fédération européenne des travailleurs des transports (ETF) a publié les premiers résultats de leur seconde enquête sur le thème de la violence et du harcèlement à l’encontre des travailleuses dans les secteurs du transport.
Liesbet Verboven, la représentante de la CSC-Transcom au Comité des femmes de l’ETF, nous explique la genèse de cette enquête, ses résultats et le suivi qui y sera apporté.
Liesbet, pourquoi a-t-il été décidé de lancer une telle enquête ?
Une première enquête de ce type avait été finalisée en 2017. Elle avait déjà montré l’ampleur de la problématique. D’autre part, lors du Congrès de l’ETF de 2022, le Comité des femmes avait décidé de porter une attention particulière aux phénomènes de violence et harcèlement à l’encontre des travailleuses des secteurs du transport. Enfin, à la suite des différentes périodes de confinement, nous avions le sentiment que ces violences avaient nettement augmenté sans toutefois pouvoir
le prouver.
Nous avons donc décidé de relancer cette enquête auprès de nos affiliées afin d’obtenir une vision claire de la situation et pouvoir prendre action utilement et en toute connaissance de cause.
L’enquête s’est déroulée entre mai et septembre 2025, a été éditée en 12 langues et a recueilli 1049 réponses de travailleuses occupées dans le transport par rail, par route, l’aviation, les transports publics urbains, la logistique, les voies maritime et fluviales et la manutention portuaire.
Les affiliées de la CSC-Transcom concernées ont également été sollicitées pour participer à cette grande enquête. D’ailleurs, 190 réponses (soit 18 % du total des répondantes) provenaient de la Belgique, ce qui n’est vraiment pas mal pour un petit pays comme le nôtre. Seule l’Italie a fait mieux avec 264 répondantes (25 % du total).
Les résultats partiels de cette enquête ont été officiellement présentés à Amsterdam le 30 septembre 2025. La CSC-Transcom était représentée par une délégation de 10 personnes provenant de secteurs et régimes linguistiques différents.
Les résultats de cette enquête ont été qualifiés de « choquants ».
En effet ! Et j’y reviens dans un instant. Je voudrais tout d’abord préciser le fait que 44 % des réponses provenaient du secteur du rail, 15 % du secteur aérien, 14 % des transports publics, 8 % du secteur de la route, 7 % du secteur maritime, 6 % de la logistique, 3 % de la manutention portuaire et le reste d’autres secteurs encore.
25 % des répondantes avaient entre 25 et 34 ans, 25 % entre 35 et 44 an, 25 % entre 45 et 54 ans, 18 % entre 55 et 64 ans.
Quant aux résultats, ils sont tout simplement édifiants. 74 % des travailleuses ont admis avoir été confrontées à de la violence ou des comportements inappropriés sur leur lieu de travail. 45 % d’entre elles avouent en être victime plusieurs fois par mois, 17 % plusieurs fois par semaine et 7 % tous les jours. Dans 56 % des cas, ces incidents sont provoqués par un client ou un utilisateur, 29 % des cas par un collègue et 12 % par un supérieur hiérarchique.
La violence ou le harcèlement journaliers sont les plus fréquents dans le rail (63 %), puis dans le transport public urbain (15 %) et dans l’aviation (10 %). Bien évidemment, ces résultats sont à lire en tenant compte du nombre de réponses plus élevé que nous avons recueillies en provenance de ce secteur.
De quel type de violence parlons-nous ?
Il s’agit principalement (à 53 %) de violence et d’abus verbaux, d’intimidation et de menaces et de harcèlement à caractère sexuel. Les répondantes ont précisé qu’on crachait aussi beaucoup sur elles. En deuxième position (30 %), on rapporte des harcèlements et abus verbaux seulement.
Selon ETF, seulement 22 % des femmes travaillent dans les secteurs du transport. Ce sont des secteurs encore très largement dominés par les hommes.
Oui, et ces mêmes secteurs sont en manque criant de travailleurs. Or, cette enquête montre à quel point il est compliqué pour les femmes de travailler et rester travailler dans ces secteurs. Les répondantes de l’enquête ont clairement souligné leur sentiment d’insécurité, de stress, d’isolement et l’impact que ces incidents de violence et harcèlement ont sur leur santé mentale. Le burn-out, la dépression, le stress post-traumatique, l’anxiété, la peur, la colère, l’absentéisme, l’impact sur la sécurité ou la performance au travail sont autant de conséquences auxquelles les travailleuses doivent faire face dans le cadre de leur occupation professionnelle.
La plupart des personnes pense encore que ces secteurs sont des secteurs d’hommes. Ce stéréotype continue d’exister. Plusieurs femmes ont expliqué qu’elles avaient été prises à partie par un usager et que quand un de leur collègue masculin intervenait, la situation se calmait immédiatement.
Un changement de mentalité est vraiment nécessaire.
Les représentations syndicales ont encore du pain sur la planche…
Bien entendu. Il reste beaucoup à faire en la matière. Certains employeurs sont évidemment corrects mais d’autres gagneraient à adapter leur culture d’entreprise.
Le processus, l’encadrement et le suivi des plaintes sont autant de domaines pouvant être optimisés. L’enquête démontre que quand les travailleuses portent plainte, seules 21 % sont satisfaites de la réponse apportée à leur plainte, 40 % sont insatisfaites à des degrés divers et 39 % sont neutres. Une grande majorité ne s’adresse pas non plus à son syndicat, une donnée sur laquelle les syndicats devraient travailler.
Les pouvoirs politiques peuvent également être interpellés de manière à renforcer les législations sur le travail.
Dans le secteur du rail, l’accord « Women in Rail » (en français, les femmes dans le secteur du rail) a été signé entre la CER (représentant les employeurs du secteur du rail) et ETF (représentant les travailleurs). Il vise à promouvoir l’employabilité et l’emploi des femmes dans le secteur ferroviaire, implique la protection et des garanties de traitement égalitaire entre les genres et couvre une série de domaines (équilibre vie privée et professionnelle, promotion, développement de carrière, salaire, etc.).
Ce genre d’accords pourrait intervenir dans d’autres secteurs.
Lors du séminaire d’Amsterdam, Nele Put, permanente nationale du secteur rail pour la CSC-Transcom, a expliqué comment une violente agression physique sur une collègue accompagnatrice de train avait servi de déclencheur pour cerner les besoins des victimes après un incident et proposer des actions concrètes à la direction via les organisations syndicales.
Quelles sont les prochaines étapes après cette enquête ?
Il a été décidé de prolonger l’enquête jusqu’au 1er février 2026. C’est pourquoi on parle actuellement de premiers résultats ou résultat partiels. Le but est d’arriver à 1500 répondantes, un chiffre obtenu lors de la première enquête de 2017.
Vous trouverez le code QR dans cet article. Il vous permet d’accéder à l’enquête… en 12 langues. Ensuite, lorsque les résultats définitifs seront connus, un plan d’action sera défini au niveau de l’ETF, comprenant, entre autres, communiqués de presse et actions au niveau politique et européen.
Vu son importance, il a d’ores et déjà été décidé que ce même thème serait repris en 2026.
Nele Put de la CSC-Transcom //
Vous êtes une travailleuse occupée dans le secteur des transports et vous désirez participer à l’enquête ?
Il vous suffit de scanner ce code QR ! L’enquête reste accessible jusqu’au 31 janvier 2026.
