L’ENTREVUE /
Vivre de son art aujourd’hui : une utopie ?
Texte : A-C M-L // Photos : Aude Vanlathem, courtoisie de Z. Wislockac // PRINTEMPS 2026 // TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTES
Zofia, votre carrière artistique est bien remplie et riche en expériences assez diverses dans le monde de la musique. Vous êtes la fondatrice et la présidente de l’Association Femmes Maestro. Vous êtes la fondatrice de l’orchestre international I Musici Brucellensis. Vous avez siégé plusieurs fois comme jurée dans des concours de musique. Vous êtes professeur de piano, violon, musique de chambre et direction d’orchestre. Vous donnez des master classes…
Quel est votre regard sur le monde de la musique d’aujourd’hui ?
En Belgique, je remarque qu’il est de plus en plus incertain. Les musiciens vivent dans l’incertitude du lendemain. D’ailleurs, c’est simple : cette incertitude pousse de jeunes musiciens talentueux à quitter le métier prématurément par manque d’opportunités et à tracer leur voie dans d’autres secteurs. A ces jeunes désillusionnés, je leur dis toujours qu’on peut être musicien dans l’âme sans obligatoirement devoir en faire son métier à tout prix. Il y a tellement de misère chez les artistes…
N’en a-t-il pas toujours été ainsi ?
Pas à ce point, non. Depuis 2021, après les périodes de confinement, la culture est entrée dans une époque vraiment très difficile en Belgique. C’est un secteur fort politisé qui n’a malheureusement que peu la cote actuellement. Il est de plus en plus compliqué d’obtenir des subsides publics pour monter un concert, payer les répétitions et prestations des musiciens. Il n’est pas rare que quand je sollicite un organisme ou sponsoring publics quelconques, je ne reçoive même pas de réponse. Il m’est même arrivé d’essuyer un refus pour quelques centaines d’euros.
En outre, l’organisation d’un concert, comme la vie en général, coûte beaucoup plus cher qu’auparavant. C’est une réalité qui agit comme une double pénalité.
Personnellement, je peux compter sur le soutien sans faille de certains sponsors tels que l’ULB et l’ULB Culture, entre autres, mais cela ne suffit pas. Sans l’apport de dons ou de sponsorings privés et aussi l’amitié que me portent certains musiciens sur lesquels je peux compter et qui s’engagent dans l’orchestre et l’association pour les faire vivre, je me trouverais dans l‘incapacité d’organiser un événement musical.
Lorsque la guerre en Ukraine a éclaté, j’ai voulu faire un concert dont les bénéfices auraient été reversés en soutien à ce pays. Aucun sponsor n’a semblé intéressé. Envers et contre tout, j’ai donc organisé ce concert bénévolement avec des musiciens qui se sont produits également bénévolement.
Le monde évolue, ne devrait-on pas penser le secteur musical différemment ?
Il est évident qu’on vit dans une époque où tout change et évolue rapidement. Même la musique classique. C’est très bien ainsi d’ailleurs, sinon la vie serait bien ennuyeuse. Il faut savoir évoluer, rester ouvert d’esprit. Pourquoi pas ?
C’est dans cet esprit que j’essaye de faire d’autres choses que mes collègues. Je choisis d’interpréter des compositeurs moins connus, par exemple, et de contribuer à augmenter la notoriété de certains artistes. Vous savez, en Pologne, sous l’empire russe, les partitions de bon nombre de compositeurs polonais ont été détruites. Heureusement, les plus chanceuses d’entre elles avaient été dispersées dans le monde entier. Il m’est arrivé d’en suivre la trace et de me les procurer bien loin de leur pays d’origine afin que ces œuvres ne tombent pas dans l’oubli.
Quand j’assiste à un concert où se produisent de jeunes artistes, de nouveaux compositeurs et que je les apprécie particulièrement, je les contacte en vue de jouer leur œuvre.
Actuellement, le secteur regarde avant tout la valeur monétaire de l’artiste, c’est-à-dire ce qu’il pourrait rapporter. Le retour sur investissement prend le pas sur le reste. Or, l’art est bien plus que cela. Comment retourner cette situation et revenir à un meilleur équilibre ?
« Les musiciens vivent dans l’incertitude du lendemain »
Zofia Wislocka
Alors, qu’est-ce qui améliorerait les perspectives du secteur ?
L’argent (Zofia éclate de rire) ! J’ai remarqué que le politique ne se rend souvent pas compte du travail que représente l’organisation d’un événement musical. Le concert est l’aboutissement d’un long travail en amont.
Je me souviendrai toujours de ce politicien m’expliquant ne pas comprendre pourquoi des musiciens professionnels avaient besoin de répéter avant le concert (et donc d’être payés pour ces répétitions). En termes de subsides, il comptait un certain montant pour un cachet équivalent à une prestation, celle du concert.
Et on ne parle même pas des frais pour la salle, la publicité à apporter à l’événement, etc. Les financements dépendent souvent de personnes ne connaissant pas la situation sur le terrain.
Il serait également utile de pouvoir s’adresser à un guichet unique pour les demandes de subventions plutôt qu’à une kyrielle de personnes ou organismes différents. La recherche de subventions est une activité me prenant énormément de temps et dont je me passerais bien.
Toutefois, l’argent n’est pas une fin en soi. Il faut remettre la culture à l’honneur dans notre société. Il faut en avoir une vision différente.
Un dernier mot ?
Il ne faut pas perdre la foi. Il faut continuer à croire que les choses s’amélioreront. //
La CSC-Transcom Culture (en synergie avec la CNE, au sein de la CSC Culture) est présente dans les institutions culturelles publiques (théâtres, orchestres, audio-visuel public – RTBF, BRF, VRT), dans les Commissions paritaires 227, 303.01 et 304, ainsi que dans des instances fédérales de concertation (telles que la Commission du Travail des Arts).
Il s’agit non seulement d’améliorer le service et la défense individuelle des travailleurs et travailleuses du secteur mais d’aussi porter les revendications politiques du mouvement syndical, afin d’obtenir une amélioration du statut et des conditions de travail dans le secteur, ainsi que la juste reconnaissance de la Culture, comme « bien commun », et levier social majeur dans une société démocratique digne de ce nom.
Plus d’information sur https://www.csc-culture.be/
Zofia Wislocka naît en Pologne, à l’époque communiste. Dès l’âge de quatre ans, elle est attirée par le son… mais aussi par le dessin. Sa mère, une actrice polonaise à succès, achète alors un piano.
Cette passion de la musique, cette histoire d’amour selon ses propres termes, la conduit à obtenir avec la plus haute distinction ses diplômes de direction d’orchestre, piano, violon, contrepoint et chant lyrique au Conservatoire de Varsovie.
Cette musicienne dans l’âme n’a pas choisi « un métier mais plutôt un chemin vers lequel entraîner d’autres. L’orchestre est comme une famille avec laquelle on s’entend et on crée ensemble au même niveau, sur ce même chemin ». C’est la raison pour laquelle elle s’est finalement dirigée vers la musique plutôt que le dessin, une activité plus solitaire.
Diplômes en poche, Zofia commence alors sa carrière dans un théâtre de Varsovie où elle enseigne pendant six ans le chant aux acteurs. Après un court passage à Paris, elle atterrit chez une amie à Bruxelles. Elle ne quittera plus la Belgique. Elle est la fondatrice de l’orchestre international I Musici Brucellencis et de l’Association des Femmes Maestro mais aussi professeur, jurée dans des concours de musique, cheffe d’orchestre internationale.