EN DÉBAT /
«Les entreprises d’économie sociale doivent-elles être gérées comme des entreprises classiques?»
TEXTE Donatienne Coppieters / PHOTO CNE / 11 décembre 2024 / temps de lecture: 5 minutes
Le secteur de l’économie sociale se distingue de l’économie classique par son objectif de mettre l’économie au service de l’humain. Son modèle économique repose sur la réutilisation des biens pour créer de la valeur sociale et de l’emploi. Il contribue à la réduction du gaspillage et à la lutte contre l’exclusion sociale par l’intégration de personnes en précarité ou marginalisées.
En Belgique, ce secteur semble être en crise aujourd’hui et des managers du secteur privé sont engagés pour apporter leurs «solutions». Se pose alors la question: «Les entreprises d’économie sociale doivent-elles être gérées comme des entreprises classiques?». L’association Les Petits Riens est dans la tourmente actuellement et apporte des réponses à cette question.
Marie Lemeland
est permanente CNE du secteur socio-culturel à Bruxelles et dans le Brabant wallon,
dont les entreprises d’économie sociale font partie.
«Il y a environ 380 personnes qui travaillent aux Petits Riens, que ce soit dans la partie économie sociale (qui regroupe le centre de tri et les boutiques) ou l’action sociale (qui concerne les maisons d’accueil). L’activité économique des boutiques, en plus de financer des actions sociales, est elle-même intrinsèquement sociale parce qu’elle permet une insertion professionnelle à des centaines de personnes en marge du circuit du travail classique.
Il y a un an environ, le comité de direction a été renouvelé avec l’arrivée d’un nouveau directeur général issu du monde de la finance et d’un nouveau directeur de l’économie sociale qui lui vient de chez Décathlon. Le modèle qu’ils appliquent se rapproche ainsi plus du privé que du non-marchand et de celui qui est intrinsèque à l’économie sociale, qui a normalement à cœur de mettre l’humain avant le profit. Ce management est complètement détaché de la réalité du terrain.
L’évolution a été très brutale. En mars, deux mois et demi seulement après son arrivée, le directeur de l’économie sociale a proposé un nouveau plan stratégique. Il a organisé une refonte totale des boutiques et du centre de tri. En juin, il a constaté que les courbes n’allaient pas dans le bon sens. En septembre, on nous a annoncé des pertes de quatre millions d’euros et, fin octobre, le licenciement de 21 personnes au centre de tri, soit environ la moitié des effectifs du service.
Le centre de tri a cristallisé tous les problèmes de ce nouveau management: une non prise en compte de l’expertise de travailleurs qui sont là depuis parfois 10, 15, 20 ans, un projet complètement détaché de l’économie sociale de base, un management où les travailleurs ne comprennent pas le langage néolibéral utilisé, et une absence totale de concertation sociale.
Non, on ne peut pas gérer une entreprise d’économie sociale comme une entreprise ordinaire!
Certes le marché de la seconde main est en tension, avec l’essor de la plateforme Vinted, l’ouverture de friperies à proximité de certaines boutiques des Petits Riens et, au niveau de la collecte, une augmentation d’articles textiles de fast fashion qui sont de plus mauvaise qualité. Mais cela ne suffit pas à expliquer un tel décrochage financier, et surtout, cela cache les mauvaises décisions prises par le comité de direction et leur manque de vision à long terme.
Plus que jamais, Les Petits Riens doivent réaffirmer leur identité et leur projet social. Les clients donnent et achètent pour soutenir le projet. Et les gens viennent y travailler parce que ça a du sens.
L’argument «il faut être compétitif» ne tient pas la route. Au niveau de l’économie sociale, il faut peut-être ajuster le modèle, mais cela doit se faire avec les représentants des travailleurs, sur le long terme. Ce qu’on questionne, c’est l’arrivée d’acteurs privés dans le non-marchand. Ils arrivent avec des méthodes qui ne sont pas transférables à ce secteur. Au conseil d’administration des Petits Riens, il n’y a pas d’acteurs de l’économie sociale. C’est un vrai problème.
Ce qui se passe est assez dangereux, dans un climat politique défavorable avec des tensions sur les subsides qui ne sont pas toujours assurés. Il y une espèce de non-considération de cette économie qui fait sens. Les travailleurs ont l’impression qu’il y a une mutation de l’ADN. Ils ne savent plus pourquoi ils sont là.»
Anna Kenigsman
gère la boutique des Petits Riens de Woluwe-Saint-Lambert où elle travaille depuis 20 ans.
«Je viens de Pologne. Je suis venue en Belgique et je cherchais ma voie. J’ai commencé aux Petits Riens comme article 60 en 2004 et après un an, j’ai été engagée en CDI. C’était mon premier vrai job après des jobs d’étudiant. Je m’y suis retrouvée, pas spécialement pour gagner beaucoup, mais parce qu’il y avait de vraies valeurs sociales qui correspondaient à ce que je cherchais dans mon travail. À cette époque, Les Petits Riens, c’était comme une grande famille. Je pouvais contribuer au développement de l’entreprise et à l’assistance aux personnes que j’ai formées.
Depuis toujours, on travaille avec des contrats d’insertion. On donne aux travailleurs la meilleure formation de terrain possible.
Tout au début, les travailleurs étaient mieux respectés que dans des magasins classiques. Les conditions de travail étaient adaptées. On avait nos difficultés, mais on était écouté. Petit à petit, quand on a commencé à s’agrandir, les conditions de travail ont changé. Chaque nouvelle direction ramenait quelque chose de nouveau, mais il y avait moyen de discuter.
Mais depuis un an, il n’y a plus de dialogue.
Du jour au lendemain, on a ressenti la pression de devoir appliquer des choses pour lesquelles on n’était pas formé. Par exemple, je dois faire des entretiens d’évaluation toutes les quatre semaines. Mais par manque de temps, avec le manque d’effectifs, ce n’est pas toujours faisable et je n’ai pas été formée à cela.
En même temps, il faut augmenter le chiffre d’affaires des magasins avec des objectifs précis. Mais dans le secteur de la seconde main, c’est difficile de se projeter parce qu’on ne sait pas quelle marchandise on va recevoir, quel contrat en insertion on va avoir… C’est toujours l’inconnue.
Depuis l’arrivée des nouveaux directeurs, il n’y a plus de concertation sociale. Les décisions sont prises et appliquées sans discuter. On vit pour le moment une crise où on se sent délaissé et non respecté. Je suis effective en CE et CPPT depuis les dernières élections sociales. Mes collègues syndicaux qui sont là depuis longtemps disent que la nouvelle direction balaye toutes les CCT qui ont déjà été signées et tous les accords passés auparavant. On doit recommencer quasi à zéro et c’est épuisant.
Cette entreprise devrait être exemplaire à tous les niveaux parce qu’on est quelque chose de remarquable en Belgique. Bien sûr, il y a des difficultés, mais si on dialogue, on va construire ensemble quelque chose pour demain.
Une entreprise d’économie sociale doit se construire ensemble avec les travailleurs, dans un respect mutuel. Le dialogue, c’est le plus important. On peut être en désaccord, mais si on trouve des solutions ensemble, tout le monde y gagne.»
L’économie sociale en Belgique
En Belgique, l’économie sociale représente 17.700 entreprises employeuses et 400.000 équivalents temps plein, soit un emploi sur huit!
Les entreprises d’économie sociale les plus connues sont Les Petits Riens, Oxfam Solidarité, Oxfam-Magasins du Monde, Emmaüs, CyCLO, ProVélo, la Ferme Nos Pilifs, etc.
L’économie sociale est constituée à 91% d’associations, qui pourvoient 88% de ses emplois. Viennent ensuite les coopératives agréées (4%), les sociétés à finalité sociale ou entreprises sociales (3%), les fondations (1,5%) et les mutuelles (0,3%).
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