DOSSIER SANTÉ ET SÉCURITÉ AU TRAVAIL /
Risques psychosociaux au travail: attention au piège de l’approche individuelle!
TEXTE Laurent Lorthioir / ILLUSTRATION Rutger Van Parys / 16 AVRIL 2025 / TEMPS DE LECTURE: 4 MINUTES
Dans un monde du travail en mutation constante et sous pression, les travailleurs perdent de plus en plus leurs repères et ce qui fait sens pour eux dans leur travail. Depuis quelques années, les risques psychosociaux (RPS) figurent donc logiquement en haut de la liste des causes des incapacités de travail de longue durée. Pour répondre à ce phénomène, le gouvernement Arizona mise sur la menace (financière) afin de contraindre les travailleurs malades à reprendre coûte que coûte le travail.
Ce faisant, il passe à côté de la principale solution pouvant apporter des résultats positifs: la prévention collective. En effet, il ne s’intéresse pas aux causes du mal-être des travailleurs, mais bien uniquement à leurs conséquences… sur la sécurité sociale et son financement! En matière de RPS comme pour d’autres types de risques (ergonomiques notamment), c’est une grave erreur que les travailleurs paieront au prix fort.
Vous êtes stressé! Mais mangez-vous et dormez-vous bien?
Alors que certains employeurs tentent réellement de mettre en place une politique collective de prévention des RPS, d’autres, plus nombreux, préfèrent une approche individuelle de la question. C’est ainsi que l’on voit se multiplier des offres diverses de «coaching» pour les travailleurs: comment gérer son stress, comment être plus résilient, comment manger sainement, comment mieux dormir etc. L’objectif poursuivi est toujours le même: se sentir mieux/bien pour être plus efficace, productif et rentable. L’approche est toujours la même: implicitement, le travailleur est responsable de son bien-être puisqu’en pratiquant plus de sport et/ou de la méditation, en mangeant sainement, en dormant mieux, il ira mieux, il sera plus heureux (et donc plus performant).
Il est important de se méfier de tout type d’approche du bien-être qui mise uniquement sur l’individu. Des pratiques telles que le yoga et la méditation peuvent avoir des effets très positifs sur une personne, mais elles doivent plutôt relever d’une approche personnelle de la santé et donc avoir lieu le plus possible en dehors de la sphère professionnelle.
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«Les risques psychosociaux ne se résolvent pas par quelques exercices de respiration, de méditation ou par une alimentation plus saine.»
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Le fait d’individualiser au maximum la politique de prévention est le résultat d’une approche néo-libérale de la question du bien-être des travailleurs: chaque individu doit se gérer comme une entreprise, prendre donc (seul) les décisions qui auront pour effet d’améliorer son bien-être. S’il ne prend pas les «bonnes» décisions et que son bien-être en est affecté, il est le seul fautif et doit en assumer (toujours seul) les conséquences. On voit immédiatement les avantages de cette approche pour les employeurs: alors que la législation bien-être les désigne comme responsable du bien-être des travailleurs, la multiplication des approches individualisantes de ce bien-être les dispense de toute responsabilité directe.
Si toutefois un employeur souhaite proposer ce type d’«aide» à ses travailleurs, elle ne doit venir qu’en complément d’une politique de prévention collective qui va quant à elle analyser les causes structurelles du mal-être des travailleurs et tenter d’y apporter des solutions collectives.
Dans le cas de la prévention du burnout par exemple, le Conseil supérieur de la santé (CSS)(1) recommande «d’abord de réfléchir à un changement dans le modèle de société (modèle de la performance), auquel le burnout est largement lié. Il faudrait une organisation du travail plus “soutenable” (…).» Pour ces professionnels de la santé, il n’y a pas de doutes: c’est la façon dont le travail s’organise désormais qui est la cause principale de la souffrance des travailleurs. C’est donc en agissant au niveau collectif que l’on pourra changer les choses.
Les dérives des nouvelles technologies (2)
Les nouvelles technologies (smartphones, etc.) ont brouillé les repères spatio-temporels du travailleur. En effet, puisque nous sommes potentiellement joignables partout et tout le temps, puisque nous pouvons travailler de n’importe quel endroit grâce à notre PC portable, que signifient encore les notions de «temps de travail» et de «lieu de travail»? Ces nouvelles technologies ont profondément modifié le style de management des organisations.
Un exemple concret: le contrôle du travailleur. Auparavant, les pratiques de contrôle des travailleurs étaient basées sur la présence physique sur le lieu de travail. Désormais, le contrôle est basé sur les résultats.
Les implications de ce «glissement du contrôle» sont énormes pour le bien-être des travailleurs. Puisque le travailleur n’est plus présent sur le lieu de travail et qu’il est contrôlé sur ses résultats, il devient responsable de l’organisation de son travail, ce qui implique une autonomie plus importante et une responsabilité individuelle: si le travail n’est pas fait à heure et à temps, c’est de la faute du travailleur qui n’a pas su s’organiser.
Les conditions réelles dans lesquelles le travailleur doit effectuer ses tâches ne sont plus visibles et donc plus prises en compte. En d’autres termes, le manager ne doit plus se préoccuper de savoir si le travailleur dispose du temps et des conditions nécessaires pour effectuer ses tâches, mais uniquement de savoir si l’objectif a été atteint.
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«Les solutions préventives se trouvent au niveau collectif et non individuel, dans l’organisation du travail, la méthode de contrôle du temps et des conditions de travail.»
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Cela a presque toujours pour résultat une intensification du travail et l’augmentation des risques (RPS, mais aussi physiques) pour le travailleur: état de stress accru, sentiment d’isolement, manque de visibilité et de reconnaissance du travail réellement effectué ou de prise en compte des efforts fournis, etc.
Peut-on sérieusement concevoir que ces problèmes puissent être résolus par quelques exercices de respiration, de méditation ou par une alimentation plus saine?
Dans le cas présent, il faut plutôt réfléchir à un moyen d’objectiver le temps de travail réel, d’instaurer une vraie politique de déconnexion, de former les managers aux RPS que leur style de leadership crée…
Les solutions préventives doivent être trouvées dans l’organisation du travail, la méthode de contrôle du temps et des conditions de travail, etc. Bref, au niveau collectif et non individuel.
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(1) Avis n°9339, septembre 2017.
(2) Source: https://gresea.be/Figures-de-la-flexibilite-l-impact-de-nouvelles-formes-de-travail-sur-la-sante