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DANS L’ENTREPRISE /

Intelligence artificielle et conditions de travail: la productivité à tout prix?

TEXTE Manon Van Thorre / ILLUSTRATION Shutterstock / 22 MAI 2025 / TEMPS DE LECTURE: 5 MINUTES

L’adoption à grande échelle de l’intelligence artificielle (IA) par un nombre croissant d’entreprises impactera non seulement le volume d’emploi, la nature du travail et les tâches effectuées, mais aussi les conditions de travail, et probablement la manière dont on envisagera le travail à l’avenir.

Certaines technologies d’IA permettront une automatisation (totale ou partielle) de certaines tâches, ce qui promet un bouleversement de l’organisation du travail et une modification importante des compétences demandées aux travailleurs. Le but principal poursuivi par les employeurs lorsqu’ils investissent dans des systèmes d’IA est l’augmentation de la productivité. Mais à quel prix?

L’utilisation de l’IA pour les ressources humaines touche directement l’organisation du travail. Elle peut concerner toutes les étapes allant du recrutement du travailleur ou de la travailleuse à son licenciement.

L’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA) s’est intéressée à ce type d’utilisation de l’IA et à son impact sur la sécurité et la santé au travail (1). Ces systèmes peuvent collecter et analyser de grandes quantités de données, souvent en temps réel. Ils peuvent par exemple fournir aux travailleurs des alertes et des avertissements précoces concernant les risques liés à la santé et la sécurité au travail, analyser l’efficacité de différentes solutions et proposer des interventions possibles ou des formations pour améliorer la sécurité et la santé au travail. En outre, des systèmes basés sur l’IA peuvent également être utilisés pour personnaliser les postes et les routines de travail en fonction des besoins des travailleurs, individuellement, pour mieux planifier et concevoir les tâches et les horaires afin de minimiser les risques.

L’IA peut également être utilisée pour détecter si un travailleur porte l’équipement de protection adéquat, réduisant ainsi le risque d’accidents. Si l’intention semble bonne, ce n’est pas pour autant de la prévention. Il s’agit in fine de contrôler si le travailleur respecte les procédures. Le port de l’équipement de protection nécessite un travail important de sensibilisation des travailleurs. Or ici, l’employeur délègue cette responsabilité à une machine et responsabilise individuellement les travailleurs. En adoptant de telles techniques, l’employeur tente d’échapper à sa responsabilité qui est de mettre en place et d’appliquer une politique de bien-être au travail qui passe par le développement de systèmes collectifs de prévention.

De nombreux risques

L’utilisation de l’IA pour gérer les travailleurs présente de nombreux risques pour la santé-sécurité. L’intensification du travail est l’un des risques les plus fréquemment signalés. Pour accroître la productivité au maximum, les entreprises peuvent mettre en œuvre des systèmes de management par IA qui obligent les travailleurs à travailler sans pauses, minimisent le temps consacré à certaines procédures et les obligent à travailler à grande vitesse. Les risques liés à la perte de contrôle et d’autonomie sont également fréquemment signalés. Certains systèmes peuvent prendre le contrôle du travail (par exemple, le contenu, le rythme, le calendrier) et peu de choses sont laissées à la décision du travailleur.

Lorsque les travailleurs savent qu’ils sont constamment surveillés et que leurs performances sont évaluées, ils peuvent refuser de prendre des pauses lorsque cela est nécessaire et négliger les interactions sociales avec leurs collègues afin de rattraper le temps «perdu» ou de suivre les instructions fournies par la machine. Certains systèmes qui permettent de visualiser l’ensemble des «performances» des membres d’une équipe sont particulièrement propices à créer un environnement de travail compétitif et malsain qui engendre du stress, de l’anxiété et de l’épuisement.

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Les organisations syndicales et les délégués en entreprise doivent relever un défi majeur: négocier l’adoption de l’IA.

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Enfin, le manque de transparence est un problème fréquemment signalé. La plupart des travailleurs ne savent pas comment fonctionnent les systèmes de management par IA, et certains travailleurs ne sont même pas conscients d’être contrôlés ou surveillés. Or, les travailleurs doivent être formés et clairement informés du fonctionnement des systèmes utilisant l’IA, des données collectées et des raisons pour lesquelles elles sont collectées. Ils doivent également pouvoir faire confiance à leur employeur pour mettre en œuvre ces systèmes pour de bonnes raisons, ce qui nécessite une transparence au sein de l’organisation, ainsi qu’une consultation et une participation adéquates des travailleurs et de leurs représentants.

L’IA comme objet majeur de la concertation sociale à court terme

Si l’intelligence artificielle ne créera probablement pas de nouveaux risques (notamment psychosociaux) supplémentaires, on peut cependant s’attendre à une augmentation des risques déjà présents, qui varieront en fonction du secteur d’activité.

C’est un défi majeur qui attend les organisations syndicales et les délégués en entreprise: négocier l’adoption de l’IA. Lors de l’introduction de systèmes d’IA sur le lieu de travail, il est primordial d’appliquer le principe de précaution. Les systèmes doivent être conçus, mis en œuvre et gérés d’une manière fiable, transparente et compréhensible, garantissant la consultation, la participation et l’égalité d’accès à l’information des travailleurs, tout en mettant l’humain aux commandes et en veillant à ce que l’IA soit utilisée de manière responsable, non pas pour remplacer les travailleurs, mais pour les soutenir.

En tant que délégués, vous pouvez, même en l’absence de conventions spécifiquement dédiées à l’IA, mobiliser différentes sources législatives européennes (2), ainsi qu’une convention collective de travail en particulier: la CCT n°39, qui prévoit, pour les entreprises et organisations du secteur privé occupant au moins 50 travailleurs, une information-consultation des représentants des travailleurs dans le cadre de l’adoption de nouvelles technologies. Les dispositions prévues par la CCT 39 s’appliquent surtout au niveau des conseils d’entreprise, mais nécessitent également un travail d’équipe et l’implication des délégués présents dans les trois organes de concertation (CE, CPPT et DS). Le recours à cette CCT permet aux représentants des travailleurs de poser une série de questions à l’employeur au sujet de la technologie, mais il est aussi nécessaire de demander une analyse de risques, comme le prévoit la législation sur le bien-être au travail. Tous les risques prévisibles (et leurs effets possibles sur la santé physique et mentale des travailleurs) doivent être détectés par le fournisseur du système IA, puis communiqués de façon cohérente et transparente, et transmis aux représentants des travailleurs. À partir de là pourra démarrer un dialogue social visant, selon les risques évoqués, soit à empêcher le développement de la technologie, soit à l’accompagner et à l’encadrer via, par exemple, l’adoption d’une CCT d’entreprise (3).

Appel à répondre à une enquête sur l’utilisation de l’IA

Vous serez vraisemblablement amenés dans les mois qui viennent à participer à des négociations sur l’introduction de l’IA sur votre lieu de travail.

Afin de vous aider au maximum et de vous soutenir dans votre travail syndical, il est essentiel pour la CSC d’avoir votre retour et votre avis.

Nous vous invitons donc à répondre à une enquête via le lien https://fr.surveymonkey.com/r/IA_Dialogue_social

Merci d’avance pour votre participation !

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