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Terug naar huidig nummer

FACE À FACE /

«Je suis sorti de l'eau mais d’autres Abdulaye sont en train de se noyer»

INTERVIEW David Morelli / 18 juin 2025 /

À 43 ans, Abdulaye Dieme a enfin des papiers et un statut. Il revient pour L’Info sur sa dramatique expérience et la solidarité qui a permis à son histoire d’avoir un happy end.

Pourquoi as-tu quitté le Sénégal?

Ça a été très difficile de quitter ma famille et mon pays mais je n’en pouvais plus de subir des agressions physiques. Quand j’étais chauffeur à Dakar, j’ai fréquenté la communauté belge, ce qui m’a donné envie de vivre dans ce pays. Quand on voit l’Europe dans les médias en Afrique, ça ressemble au paradis. Mais dès mon arrivée en Europe, le rêve s’est brisé.

Comment as-tu été accueilli?

Je suis parti en 2012 et, après être passé par plusieurs pays, je suis enfin arrivé en Belgique en 2018. Des associations m’ont donné des informations sur mes droits. J’ai donc introduit une demande d’asile à l’Office des étrangers. J'ai également cherché de l’aide auprès de la communauté sénégalaise mais ils n’ont pas pu trouver de solution d’hébergement. Je me suis donc retrouvé pendant 6 mois à la gare du Nord. Chaque matin, j’allais au Petit Château pour trouver du travail. Sur un chantier de construction, on m’a conseillé de suivre une formation. J’ai suivi une formation en technicien de surface en milieu hospitalier et j’ai fait un stage à l’hôpital HELORA, à Nivelles. Ils m’ont engagé pour un contrat de remplacement et, ensuite, un CDI. Grâce à ce contrat, j'ai pu emménager dans un appartement et créer des liens. La population de Nivelles est très chaleureuse.

Quand ta situation a-t-elle basculé?

Alors que je travaillais depuis 3 ans à l'hôpital, que je m’étais démené durant la période COVID pour continuer à assurer le nettoyage des locaux de l’hôpital, j’ai reçu un avis négatif de l’Office des étranger et un ordre de quitter le territoire (OQT). Une déception, forcément. On se demande alors « Pourquoi moi ? Pourquoi je n’arrive pas à obtenir des documents ? ». Ma plus grande peur était de retourner dans la rue. Mes collègues ont tout fait pour me soutenir. Ils m'appelaient, m’envoyaient des messages de soutien. Toutes ces marques de solidarités étaient presque embarrassantes pour moi mais elles signifiaient qu’ils souhaitaient vraiment que je reste. Le syndicat a également tout fait pour me sortir de cette situation. Avec son appui, je suis passé du « Pourquoi moi ? » à « Ce que je vis n’est pas normal ».

Comment as-tu survécu durant ces 3 années sans papiers?

Suite à l’OQT, j’ai tout perdu : mon permis de travail - et donc mon emploi - et, après un an, mon logement, que je devais impérativement garder pour pouvoir demander un 9 bis [une demande de régularisation, NDLR] et rester dans le radar. Mais j’y allais le moins souvent possible, de peur que la police ne vienne me chercher. Lorsque j’ai dû le quitter, je suis retourné à la gare du Nord. Ma situation était évidemment très décevante car je n’avais rien fait mal, ni de honteux. Finalement, ce qui maintenait mon envie de rester en Belgique, c'est le fait de savoir que mes collègues et les gens du syndicat essayaient de faire avancer les choses. Ils avaient même réussi à me trouver un logement. Je reprenais un peu confiance mais j’ai été arrêté lors d’une rafle policière à la gare du Nord.

Tu t’es retrouvé en centre fermé. Qu’est-ce que tu as vécu là-bas?

C’était très dur. Les personnes qui sont passées par la prison m’ont dit que c’était encore plus dur en centre fermé parce qu’il n’y a pas d’échéance : tu ne sais pas quand ta détention va finir et tout est fait pour te pousser à partir volontairement. Malgré tous les soutiens, j’ai aussi eu l’envie de partir Je me disais que tout cela ne valait finalement pas le coup, que malgré tous mes efforts, retourner au pays était préférable à la torture subie ici : être enfermé quasi toute la journée dans une salle seulement 3 ou 4 canapés, sans aucune activité, avec des lumières allumées 24 heures sur 24. Il n’y a plus de dignité ni de vie privée. Comme en prison, tu es soumis à de la surveillance, à des ordres, à des horaires pour te lever, pour manger tes tartines… Tu ne suis pas les règles ? Tu es mis au cachot, avec un régime plus difficile encore. Dans ces conditions, c'est normal que les gens pètent un câble.

Comment as-tu vécu la reconnaissance de ton statut de réfugié?

Après 3 mois de détention, quand j’ai reçu la bonne nouvelle, je suis resté stupéfait, buggé. Tandis qu’une dame m’expliquait les détails de mon nouveau statut, tout ce que j'ai entendu c'est « Vous pouvez rester en Belgique maintenant pendant 5 ans. ». Cette libération, c'était énorme : j’allais pouvoir rester en Belgique ! Je n’arrivais pas à y croire et je n’arrivais pas à me lever. La dame m’a fait un câlin et j'ai pleuré comme un enfant. Tous les occupants du centre étaient contents pour moi : ils n’avaient jamais vu quelqu’un être libéré.

Comment se passe le retour à la vie «normale»?

J’ai eu du mal à comprendre que j’étais libre. J'avais peur de regarder autour de moi, de sortir… Psychologiquement, ça laisse des séquelles. J’ai beaucoup de mal à parler de cette expérience. Je veux maintenant vivre discrètement. J’ai besoin de calme et d’oubli, de vivre au présent. Mais je réalise tout ce que mes collègues et la CSC ont fait pour moi. C’est grâce au bruit fait autour de mon cas et aux nombreuses démarches qu’ils ont lancées que j'ai eu des papiers. Ils ne m’ont jamais laissé tomber. Je leur en suis reconnaissant parce que seul, je n’y serais pas arrivé.

Comment envisages-tu l'avenir?

Je veux, petit à petit, pouvoir construire des projets. Je veux aussi lancer un appel pour les autres Abdulaye qui sont en train de vivre ce que j’ai vécu. J’ai rencontré en centre fermé des tas de personnes qui étaient honnêtes, courageuses et qui cherchent juste à pouvoir vivre dignement. On leur refuse cette chance. Moi, je suis sorti de l'eau mais de nombreux migrants sont encore en train de se noyer.

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