DOSSIER 12 MARS /
Pensions: une réforme discriminante
TEXTE Bram Van Vaerenbergh / 11 février 2026 / TEMPS DE LECTURE 5 MINUTES
La réforme des pensions du gouvernement Arizona entre dans une phase décisive: l’avant-projet a été transmis au Conseil d’État et sera ensuite débattu au parlement. Plusieurs éléments ont déjà été adaptés grâce à la mobilisation: le chômage temporaire et la maladie sont désormais pris en compte, et le nombre de jours à prester pour que la première année de carrière soir reconnue a été revu à la baisse. Mais la réforme reste truffée d’injustices. Nous resterons vigilants et ne laisserons rien passer.
1. Le mythe des pensions «impayables»
Le gouvernement De Wever présente la réforme des pensions comme une réponse à des dépenses prétendument insoutenables. Pourtant, selon le Comité d’étude sur le vieillissement, la hausse la plus forte concerne surtout les soins de santé, pas les pensions. Les travailleurs ont déjà financé leurs droits à la pension tout au long de leur carrière, et réduire aujourd’hui les pensions revient à faire payer ceux qui ont déjà contribué. Les pensions les plus basses sont les premières touchées, tandis que les patrimoines privés restent largement préservés. L’insoutenabilité invoquée relève donc de choix politiques, non d’une fatalité.
2. Le prix des choix politiques: 240 milliards d’euros
La sécurité sociale a perdu 240 milliards d’euros de recettes en raison de la baisse structurelle des cotisations patronales. Au début des années 2.000, celles-ci représentaient encore 35%; en 2025, seulement 27%. Ces choix politiques privent chaque année le pays de 13 milliards d’euros pour faire face au vieillissement. Le tax shift de 2015-2020 a encore accentué cette érosion, tout comme l’essor de formes d’emploi à cotisations sociales faibles tels que les jobs étudiants et les flexi-jobs. Le problème vient donc clairement d’un manque de recettes, pas d’une explosion des dépenses.
3. 156 jours? Une norme technique avec un énorme impact social
La nouvelle définition d’une année de carrière - 156 jours prestés au lieu de 104 - semble technique, mais ses effets sont importants. Les travailleurs à temps partiel ou aux horaires irréguliers risquent de voir certaines années ne plus compter pour la pension anticipée. La tolérance de cinq jours prévue sur la carrière ne compense pas la réalité (sectorielle). Résultat: des travailleurs sont pénalisés pour des conditions de travail sur lesquelles ils n’ont pas de contrôle.
4. Une compensation pour une carrière lourde? Quasi inexistante
Les carrières lourdes ne sont plus prises en compte. Un dispositif de pension anticipée à 60 ans existe, mais il exige 42 années de carrière avec 234 jours de travail effectif par an. En pratique, seuls ceux qui ont travaillé à temps plein sans interruption y accèdent. Maladie, chômage ou périodes de soins excluent de fait de nombreux travailleurs. Le système profite surtout aux indépendants, tandis que les salariés - en particulier les femmes - y accèdent difficilement. La promesse de reconnaître les carrières lourdes se retrouve donc largement vidée de sa substance.
5. Un bonus-malus neutre? Surtout un démantèlement social
Le système de bonus-malus réduit la pension en cas de départ anticipé et l’augmente si l’on prolonge sa carrière. En théorie, cela paraît logique, mais le bonus ne concerne qu’une minorité, tandis que le malus touche la grande majorité. Pour les jeunes travailleurs, il peut atteindre 5% par année jugée insuffisamment travaillée. Or, travailler jusqu’à 67 ans est irréaliste pour beaucoup, alors que l’espérance de vie en bonne santé n’est que de 63,7 ans. Une mesure présentée comme neutre entraîne donc, dans les faits, une baisse structurelle des pensions pour la plupart des travailleurs.
6. Changer les règles du jeu en cours de route n’est pas correct
La réforme des pensions introduit des règles plus strictes, appliquées rétroactivement à des années de carrière déjà accomplies. Des travailleurs ayant fait des choix conformes aux règles de l’époque risquent ainsi d’être sanctionnés après coup, en contradiction avec la confiance légitime et la sécurité juridique, pourtant essentielles dans un État de droit. Les personnes proches de la pension ne peuvent plus adapter leur parcours et se retrouvent disproportionnellement pénalisées. Une réforme ne peut pas modifier des droits déjà constitués.
7. Le risque de pauvreté s’accroît chez les pensionnés
Les micro-simulations du Service fédéral des pensions montrent des pertes importantes: en moyenne 170 euros par mois pour un revenu médian, avec des baisses dépassant parfois 300 euros. Dans le quintile des pensions les plus basses, 42% subissent une diminution encore plus forte. Pour beaucoup, la pension anticipée devient hors de portée. Surtout, ces chiffres concernent des personnes aux carrières lourdes et souvent en mauvaise santé. En banalisant de telles pertes, la réforme accroît le risque de pauvreté à un âge avancé.
8. Les femmes sont touchées de manière disproportionnée
Les femmes sont particulièrement exposées aux pertes de pension. Elles travaillent plus souvent à temps partiel, interrompent davantage leur carrière pour des soins et ont des parcours plus fragmentés, une réalité insuffisamment prise en compte dans la réforme. Le risque de subir un malus est nettement plus élevé: 49% des travailleuses y sont confrontées. Huit pensionnés sur dix n’atteignant pas 35 années de carrière sont des femmes. En agissant ainsi, le gouvernement crée une discrimination indirecte et remet en cause les progrès réalisés pour réduire l’écart de pension entre femmes et hommes.
9. Régimes de fin de carrière? Plutôt un piège
Les emplois de fin de carrière sont censés aider les travailleurs à rester actifs plus longtemps, mais ils ne sont pas reconnus comme emplois effectifs pour l’exemption du malus et réduisent même les droits à la pension. Ceux qui prolongent leur carrière via ces régimes risquent donc une pension plus faible ou un malus. Une politique qui prétend encourager l’allongement des carrières finit ainsi par affaiblir les outils permettant justement de travailler plus longtemps. Les régimes de fin de carrière devraient être protégés, pas pénalisés.
10. Mise en œuvre chaotique, informations non fiables
Le Service fédéral des pensions estime qu’il faudra attendre fin 2027 pour garantir la fiabilité des modèles de calcul et la qualité des données.
La réforme risque donc d’être appliquée alors que son volet technique n’est pas prêt. D’ici là, les citoyens pourraient recevoir sur www.mypension.be des informations erronées ou incomplètes et devoir prendre des décisions cruciales sans en mesurer les conséquences. Avant toute réforme, les systèmes doivent être fiables et fournir des informations transparentes.
Une alternative juste existe
«Il n’y a pas d’alternatives» ne cesse de répéter Bart De Wever. Pourtant, une réforme des pensions juste est parfaitement possible. Les nouvelles règles ne doivent s’appliquer qu’aux années de carrière à venir, dans le respect des droits constitués. Les périodes de soins, de maladie et de chômage doivent continuer à être pleinement assimilées. La pension minimum ne peut en aucun cas être sapée par un malus. Des marges de tolérance plus larges ainsi que des mesures transitoires claires sont essentielles: la politique des pensions doit offrir une sécurité, et non infliger des sanctions à vie.